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Arthur et moi

Arthur RimbaudTout le jour il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Les Poètes de sept ans (26 mai 1871)

J’ai rencontré Arthur, j’avais quinze ans. Jo m’avait offert comme ça sans raison un vieux recueil de poésies de Rimbaud qu’elle possédait depuis sa propre adolescence. C’était un cadeau fait sans raison particulière, uniquement justifié à l’époque par ma boulimie de livres, un livre de poche érodé avec en couverture un dessin de Verlaine, c’était presque anodin, « tiens je t’ai trouvé ça, ça devrait te plaire! », ouvrage glissé du bout des doigts sur l’échiquier rouge et blanc de la table de cuisine. Je baignais alors dans les romans du XIXème siècle et je connaissais peu la poésie en dehors de l’abrutissement qu’était son enseignement à l’école. Je suis quasiment certain que j’avais croisé les Voyelles auparavant mais aussi que les explications qui avaient été fournies avec ne volaient pas beaucoup plus haut que les pâquerettes.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Le Bateau Ivre

Arthur Rimbaud par Paul VerlaineCe fut une révélation sans nom au grand ravissement de Jo qui très tôt attira mon attention sur la relation Verlaine-Rimbaud – elle avait compris avant tout le monde, moi y compris, que j’étais homosexuel et si rien ne fut jamais dit, je sais qu’elle était enchantée d’avoir un fils pédé. J’aimais la violence dans la poésie de Rimbaud, ses images hallucinées, ses envolées dans les étoiles qui retombaient en pleurs dans la fange et les ténèbres. Mais surtout, Arthur me parlait. Je n’avais pas besoin de livres pour m’aider à comprendre, je fuyais les explications de texte et l’autopsie froide des poèmes, je n’avais que faire des théories et des analyses. Il me suffisait de lire et Rimbaud me parlait à moi une langue que je comprenais et que j’ai mis plusieurs années à faire mienne. Car pendant près de cinq ans, ce recueil ne m’a pas quitté, je l’ai lu, lu et relu bientôt rejoint par Une Saison en Enfer et les Illuminations qui ne quittaient, eux non plus, jamais mon sac.

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Roman

Il est des oeuvres qui vous marquent à vie, de l’art qui laisse au fer rouge une marque indélébile dans le cerveau. Je sais très bien que ma misanthropie latente provient en partie des poèmes de Rimbaud. Il faut dire que j’ai très peu vécu jusqu’à mes dix-sept ans. Tout le jour il suait d’obéissance, je mettais peu les pieds dehors, je vivais dans les livres et c’est aux livres que je dois une bonne partie de la construction de ma personnalité. J’ai découvert le monde, la vie, la mort, l’amour entre les pages des ouvrages avant de les vivre vraiment. Tout ce que me disais Rimbaud, j’y croyais, j’y crois toujours et quand bien même cela n’avait pas de sens premier évident, j’y trouvais une signification cachée au delà des mots. De Rimbaud me vient le goût de l’ineffable.

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique, sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action. – O terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l’hydrogène clarteux ! trouvez Hortense.
H

Arthur Rimbaud m’ouvrit les portes de la poésie. J’abandonnais pour un temps les romans et plongeais dans les vers. Il en fut d’autres pour venir me chanter aux oreilles : Jules Laforgue, Le Comte de Lautréamont, René Char, Paul Verlaine bien sûr, Guillaume Appollinaire, etc… Mais aucun ne put jamais détrôner Arthur Rimbaud. Aujourd’hui je le relis souvent et je vois en filigrane entre les mots le visage de Jo.

Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
– Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !
Les Poètes de sept ans (26 mai 1871)