Une femme m’a écrit. C’était il y a deux ans mais je viens seulement de m’en apercevoir, une femme m’a laissé un message sur un site ancêtre de facebook sur lequel je suis enregistré mais que je visite très rarement, quand je me souviens que j’ai un compte ouvert dessus. Cette femme, je ne la connais pas, ne la connaîtrai jamais, mais elle m’a envoyé un message il y a deux ans. Je le reproduis ici:
Bonjour,
Nous ne nous connaissons pas, nous ne nous sommes jamais rencontrés dans une quelconque école, et pour cause, j’ai 52 ans….. mais je pense que votre maman est sans doute la personne que je recherche. Jo, née en 1954 et ayant fréquenté le lycée Robert Schuman de Colombes en 1973 année du bac.Un peu d’explications : en 2005, un copain du lycée de seconde cette fois-ci a décidé d’essayer de reconstituer toute la classe (35 élèves) et il a réussi …… 34 retrouvés (malheureusement, un copain décédé) . Depuis, des retrouvailles ont eu lieu à Colombes en 2006 – 26 présents – et encore récemment en 2007. A la suite de celà, j’ai recontacté une copine de terminale inscrite sur le site, et très grande amie de Jocelyne. En fait, on était surtout 4 à être souvent ensemble, moi-même, Michèle, Jo, et Dominique;
Si je vous raconte tout celà, c’est que de ce petit groupe, nous sommes trois à correspondre, et il manque la quatrième. Dominique qui était la plus proche de Jo aimerait tant la revoir, mais elle n’ose pas écrire. Alors aujourd’hui je me décide pour elle.
Dominique habite Maisons Laffitte, a deux enfants, vient d’être grand-mère. Nous avons toutes plein de choses à nous dire. Si je vous donne autant de détails, c’est que je pense vous pourrez faire suivre ce mail à votre maman, qui pourra me répondre si elle le souhaite. Etant entendu que je suis persuadée que Jo est bien votre maman. Si d’aventures, ce n’était pas le cas, et bien veuillez accepter toutes mes excuses pour vous avoir importuné.Je vous remercie de cette lecture, de vous faire l’intermédiaire pour renouer un contact, si toutefois Jo ne le souhaitait pas, merci cependant de juste faire un mini mail pour me l’annoncer. Soyez assuré que je ne tenterai jamais plus de la contacter. La démarche n’a pas pour but de forcer qui que ce soit à quoi que ce soit.
Peut-être à bientôt, merci.
Marie-Hélène
Je suis resté un petit peu hébété, jamais je n’avais entendu ces noms mais après tout pourquoi pas, Jo ne m’avait jamais paru nostalgique de ces années de lycée. Pendant quelques instants, je sens ma pensée qui se bloque, je ne veux pas, je ne veux pas repenser à Jo. En même temps je réalise que je n’ai pas pensé à Jo depuis très longtemps, qu’elle m’était presque sortie de la tête à moins que je n’ai, moi, refoulé son souvenir au plus profond de ma mémoire. Et ce message périmé sur lequel je tombe, qui d’un seul coup fait l’effet d’un boomerang, je ne sais pas quoi en faire. Puis je me dis qu’il n’y a rien à faire. Il est daté du 27 décembre 2007, un peu plus d’un mois avant la mort de Jo. Je me dis, est-ce que ça aurait changé quelque chose si j’avais vu ce message à temps? Non probablement pas. Certainement pas. Voici le genre d’idée qu’il ne faut pas se mettre dans la tête. Rien n’aurait été différent, il y aurait juste eu un défilé d’anciens camarades de classe dans sa chambre d’hôpital. Et encore… Jo refusait que les gens lui rendent visite, elle ne voulait pas que les gens la voit comme ça.
Alors, je me suis résigné à faire de ce message une désagréable anecdote. Ma curiosité m’a cependant poussé à aller voir le profil de Marie-Hélène et, de lien en lien, je suis tombé sur la photo d’une classe de Terminale D, datée de 1973. Il y a sur cette photo, la jeune fille qu’était Jo qui, visiblement, avait déjà pris l’habitude de ne pas regarder l’objectif du photographe. En regardant attentivement cette photo, j’ai réalisé qu’il y avait des tas de choses que j’ignorais sur ma mère, des choses que je ne connaîtrai jamais…











C’est en regardant la série américaine Dexter, que j’ai réalisé l’un des rares plaisirs que je trouve à aller au travail. Il ne s’agit pas des cadavres que j’entrepose dans les sous-sols de l’entreprise mais du masque que je porte en permanence quand je suis au bureau, ce masque dont Dexter ne cesse de parler dans la série, cette distance qu’il met entre lui et les autres, cette voix qui dit à l’intérieur tout ce qu’elle ne dit pas à voix haute. Je me livre très peu auprès de mes collègues, je garde pour moi les vannes odieuses que je leur balance en esprit et, comme Dexter, je m’interroge souvent sur la meilleure manière de réagir quand il leur prend soudain l’envie de me conter des anecdotes personnelles qui ne m’intéressent absolument pas. J’ai parfois tendance à les considérer comme des extra-terrestres débarqués d’une autre galaxie tant nous n’avons rien en commun et tant je ne veux rien partager avec eux. Alors je joue à parler le même langage qu’eux, je jubile à répondre à leurs questions en formulant des réponses à double sens qui satisfassent tout le monde, j’invente au besoin, donne de fausses pistes, réinvente mes joies et mes soucis, tout ça pour le plaisir de mener les gens en bateau. A moins que ce ne soit comme dans le cas de Dexter. Peut-être que je ne fais ça que pour survivre à un environnement qui n’est pas le mien et qu’il vaut mieux rester tapi derrière un masque plutôt que de m’exposer à de possibles dangers. Mais il n’en reste pas moins que cela m’amuse beaucoup quand je vois dans leurs regards que je suis un mystère à leurs yeux. En fait, en y repensant vraiment, j’étais déjà ainsi au collège à jouer le rôle du parfait élève auprès des professeurs sans pour autant être fayot et en étant toujours assis au dernier rang avec les cancres. Un seul prof n’a jamais marché dans mon petit jeu, il nous enseignait l’histoire-géo en terminale et me haïssait. Un peu à la manière du Sergent Doakes vis-à-vis de Dexter. Mais en dehors de ce cas-là, qui fut très formateur, j’ai toujours réussi à jouer ma mascarade avec succès. Et elle m’amuse toujours autant.


