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Archive for the ‘ Les Ecrits Durs ’ Category

Claude Monet - Camille sur son lit de morte
Camille sur son lit de morte
Claude Monet

Texte inspiré du tableau
Ce fut un bel enterrement, exactement ce qu’elle aurait souhaité, un soleil éclatant au milieu d’un ciel bleu, des oiseaux dans les arbres, une magnifique matinée de juin, ni trop chaude ni trop froide, une journée parfaite pour aller pique-niquer au bois de Vincennes au lieu de quoi, pour elle, nous sommes allés au cimetière. J’ai tenu mon rôle de veuf à la perfection. On m’a trouvé digne, très bien m’a dit une tante inconnue; j’ai pleuré ce qu’il fallait pour que l’on me plaigne mais pas trop quand même, c’eût été embarrassant pour tout le monde. J’ai toujours été bon comédien, je devrais peut-être me remettre à faire du théâtre. C’est une idée ça, je vais y réfléchir. Quoiqu’il en soit, j’ai joué le jeu du mari éploré, j’ai fait ce que l’on attendait de moi. Comme toujours.

La tombe est à l’ombre d’un platane, en bordure de l’allée 23. Plusieurs personnes ont tenu à parler devant le cercueil, petits discours mièvres et poèmes déclamés avec à peine plus de talent qu’en classe de quatrième. Moi je n’ai rien dit, conservant une stature monolithique, gardant mine grave et mains croisées sur le devant, versant quelques larmes aux moment opportuns. On renifla dans mon dos que mon chagrin étranglait ma parole - très bien. Certains, qui s’étaient d’eux-mêmes rangés dans la catégorie de mes proches, ont paraît-il tenté de me glisser quelques mots réconfortants mais je n’ai pas réagi. Ils m’ont dit après que j’étais tellement dans ma douleur que je ne percevais plus rien du monde autour de moi. Ils avaient juste pour la deuxième partie de la phrase mais pour la première… Ennuyé à mourir par tous les discours, bercé par le temps radieux et le chant clair des oiseaux, je m’étais déconnecté pour mieux penser à ce que je ferais après, une fois finie la mascarade et je me disais notamment qu’une semaine ou deux sur la Côte d’Azur me seraient agréables. A l’évocation de la Méditerranée, j’ai failli sourire.

La maladie fut longue et les journées à l’hôpital interminables. Les dernières semaines, elle n’était plus qu’à peine consciente, incapable de parler. J’étais un garde-malade exemplaire, un mari attentionné et visiblement inquiet qui provoquait des élans de compassion chez les autres, alors que je goûtais au silence de la chambre. La maladie l’avait changée, rendue aigrie et tyrannique, terriblement égocentrique, ses lamentations me déchiraient les tympans et me donnaient parfois l’envie de l’étouffer sous un oreiller. Je l’aurais peut-être fait si son état ne s’était pas heureusement aggravé, je n’aurais peut-être pas réussi à jouer le jeu jusqu’au bout si elle s’était obstinée à se répandre en acidités, si son mal finalement ne l’avait pas rattrapée. Cela faisait un certain temps déjà que je ne l’écoutais plus mais le son de sa voix me vrillait constamment le cerveau. Je répétais en boucle et sans conviction les mots d’espoir, les “ça va s’arranger” et les “tu vas bientôt guérir”, en espérant intérieurement que non. Elle n’était plus qu’une chose cassée à mes yeux et j’avais hâte d’en être débarassé. J’ai néanmoins toujours fait attention de rester en apparence irréprochable.

Peu de temps après son admission à l’hôpital, j’avais déjà cessé de voir en elle ma femme et mon esprit occultait la litanie de ses jérémiades. Pour occuper mon temps passé auprès d’elle et pour tenter de faire barrage aux stridences de sa voix, je me concentrais sur son visage que je ne lâchais pas des yeux. Durant des mois, je notais la moindre modification de ses traits, les variations de teinte de sa peau, l’agrandissement des cercles d’ombre autour de ses yeux. J’en suis venu à la prendre en photo tous les jours dans ses moments d’assoupissement. Rentré chez moi, chez nous pardon, je comparais le cliché avec celui de la veille, notais avec jubilation l’apparition d’une tâche au sud de l’oeil droit, l’accentuation du verdâtre-violacé des veines sur les tempes, le creusement soudain des joues, l’enfoncement des yeux dans leurs orbites. Plus de cent cinquante clichés qui j’en suis sûr mis bout à bout seraient susceptibles d’intéresser une galerie d’art contemporain. Elle n’était plus ma femme, elle n’était plus qu’un fruit que je regardais pourrir, une véritable étude de nature morte; il n’y avait plus que ça qui m’intéressait, noter le lent travail de la mort, observer la vie s’enfuir, tenter d’en établir des pronostics pour savoir quand j’allais enfin en être débarassé.

Et durant tout ce temps, on loua mon infaillible dévouement.

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[Il est trois heures du matin, je n’arrive pas à dormir. J’entends le bruit de la mer, des vagues qui s’écrasent contre la falaise en soupirant, en rongeant de leur larmes les pierres insensibles.] J’entends mais je n’écoute pas. Ce n’est pas cette nuit que je me noierai dans le poème de la mer, le vacarme en moi est trop grand, il parasite tout du sifflement du vent dans la cheminée aux craquements du bois dans la maison, tous ces bruits qui m’empêchaient de dormir lorsque j’étais gamin, qui faisaient naître des monstres dans les flaques d’ombre et s’éveiller les cauchemars. Aujourd’hui les sons glissent, ricochent à la surface de ma conscience et puis plongent dans l’oubli.

Quatres heures, je ne dors toujours pas. Je suis venu seul et je n’aurais pas du. Je suis venu seul mais aurais-je pu venir accompagné? Non, mille fois non évidemment, alors tant pis si ça tourne en rond dans ma tête ce soir, tant pis si l’insomnie s’est invitée à mon séjour parmi les fantômes, tant pis si ça fait mal. Il fallait que je vienne. J’ai allumé toutes les lumières dans la maison et tous les souvenirs me sautent à la gorge. Je pourrais tout éteindre et m’enfoncer dans ma mémoire mais je ne suis pas venu ici pour pleurer. Je suis venu pour me battre.

Quatre heures quarante-huit, à l’heure où la frontière s’efface, des éclats de voix s’élèvent dans le salon, plus bruyants que la mer et le vent qui redoublent de puissance pour couvrir les cris de joie des fantômes. On fête Noël, on mange, on boit, on rit. Les cadeaux sont un prétexte pour se réunir et ressasser une nouvelle fois les mêmes histoires. On a posé des bougies partout, le compteur n’arrête pas de sauter en raison de la tempête qui hurle dehors mais c’est plutôt amusant, cela fait une anecdote que l’on pourra se raconter aux Noël suivants. Curieux comme les moments les plus heureux peuvent devenir les plus douloureux… Maintenant c’est dans la cuisine que cela se passe, une partie de belote arrosée de chouchenn. J’ai bien dit belote attention, je n’ai pas dit coinche, ça c’est pour les amateurs, nous on joue à la belote la vraie. Avec l’alcool au bout d’un moment c’est difficile de se concentrer mais avec ma partenaire aucun souci, on gagne à tous les coups. On gagnait à tous les coups. Ne pas sombrer dans la mélancolie, ce serait trop facile! Il faut ouvrir les yeux, voir et revoir ce qui ne sera plus jamais, se repasser une dernière fois le film des moments heureux pour après tourner la page et croire en l’avenir. Nous allons dans ma chambre où l’air est lourd. Je suis malade, très malade, ma partenaire de belote s’est reconvertie en infirmière. Elle ne me quitte pas et garde les yeux sur moi soixante-douze heures durant.

Cinq heures treize, la mer s’étend étale à l’infini, bleue comme le ciel radieux qui s’ouvre et le soleil brûle nos peaux insouciantes. Je sors sur la terrasse où les fantômes déjeunent à l’ombre du grand parasol. Nous irons nous baigner tout à l’heure, nous plongerons dans l’eau un peu fraîche encore et elle dit en riant pas moi elle est encore trop froide pour moi. Elle essaiera quand même et trempera un demi-orteil dans l’eau avant de faire une grimace et de remonter les rochers pour s’étendre au soleil en soulignant que quand même on est mieux là.

Six heures deux, les premiers rayons, la tempête comme un rêve est passée et les fantômes sont partis se coucher. Les rouleaux d’écume continuent toujours de se fracasser mais le vent est tombé. Le soleil déchire le ciel par endroits et myriadaire étincelle sur les flots. Une tasse de café à la main, je sors dans l’air limpide et immobile. Et je la vois qui marche au loin dans la clarté bleuté des petits matins qui ont des parfums de douce éternité. Une seconde plus tard, elle s’est évaporée.

Contribution au Sablier de Printemps, amorce 3
Amorce 3 choisie par Otir

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[Il faut que je vous raconte… C’est une drôle d’histoire en fait, une histoire de brosses à dents ! Dingue !! En fait tout a commencé alors que j’étais chez B. toute la semaine dernière. Nous avions bien senti que quelque chose se tramait dans la salle de bain, et puis il fallait se rendre à l’évidence, il y avait des signes avant-coureurs qui ne trompent pas…]

Ce fut, le deuxième jour, une inscription au dentifrice sur le miroir de la salle de bain. “Marre de cette vie de merde” criait les mots blancs et nerveux. Sur le coup, je faillis interpeler B. pour lui demander ce qui se passait dans sa petite tête mais je me ravisai. J’effaçai prestement l’inscription, ramassai la brosse à dents de B. posée sur le sol et qui avait visiblement servi à écrire le mot. Je n’allais pas gâcher notre début de relation par des soupçons de démence dépressive mais cet incident devait me pousser à être un peu plus sur mes gardes les jours suivants et à surveiller attentivement B. du coin de l’oeil. Evidemment aujourd’hui, cela prête à rire mais au moment des faits, comment aurais-je pu savoir que ce n’était pas B. le problème mais sa brosse à dents?

Deux jours plus tard, un autre événement allait mettre le feu au poudre. Surgissant de la salle de bain, B. fonça sur moi en brandissant sa brosse à dents : “c’est toi qui a fait ça?”. Le ton était particulièrement agressif, hostile même. En louchant un peu sur l’objet que B. brandissait sous mes yeux comme une arme blanche, je ne pus que constater l’effroyable: une lame de rasoir s’était logée entre les poils de la brosse à dents! Le regard que je jetais alors sur B. fut alors sans ambiguïté, je le voyais maintenant comme un dangereux maniaco-dépressif. En retour il me fixait de ses grands yeux comme si j’étais le plus grand psychopathe de tous les temps. Une engueulade suivit, donnant à chacun de nous l’occasion de dire qu’il n’était pas l’auteur d’une telle folie. Au bout d’une heure, nous cessâmes le débat et engageâmes la discussion sur tout autre chose. Mais le poison du doute avait commencer à couler dans nos veines.

L’air s’était considérablement alourdi dans l’appartement de B. suite à cette histoire. Nos dialogues en devenaient sibériques, nous étions deux amants qui se regardaient en chiens de faïence. Et puis ce fut le drame.

Un soir, au sortir de la douche, j’allais pour m’astiquer les quenottes. Je tendis ma main pour attraper ma brosse à dents sans vraiment y prêter attention. Mais au moment d’étendre le dentifrice sur la brosse, je me rendis compte que la tête de ma brosse à dent faisait un angle droit avec son corps et n’y était plus retenue que par quelques fibres de plastique. Ma brosse à dents avait la nuque brisée! J’étais à deux doigts de me mettre à hurler contre B. et de quitter son appartement en claquant la porte. Quand je vis sa brosse à dents à lui. Cela ne dura pas longtemps mais l’espace d’une seconde, je crus voir un visage au sourire grimaçant se dessiner dans les poils de la brosse à dents de B. Ce fut si fugace que je crus à une vision sur le coup. Néanmoins une idée se frayait un chemin dans ma tête : la brosse à dents de B. avait assassiné la mienne. C’était absurde comme explication, totalement dément, mais elle avait le mérite de nous disculper B. et moi.

Aujourd’hui, je suis certain que sa brosse à dents n’avait pas supporter l’emménagement de la mienne dans le même verre. De rage, elle a d’abord tenté de suicider en se jetant du haut lavabo après avoir écrit un mot rageur sur le miroir. Manqué. Alors elle a mis au point un autre stratagème. En hébergeant une lame de rasoir dans ses poils, elle espérait blesser B. au sang pour qu’il la jette à la poubelle. Encore manqué. De désespoir, elle a alors décidé de tuer ma brosse à dents. Ce raisonnement me ravissait et m’enchante toujours et dès ses premiers balbutiements, je savais que je n’arriverais jamais à convaincre B. de son bien fondé.
Alors je me suis penché vers la brosse à dents de B. et je lui ai soufflé à l’oreille: “Je sais ce que tu as fait”.

Dans la nuit, nous fûmes réveillés par une insupportable odeur de brûlé en provenance de la kitchenette. Alarmé, je me levai d’un bond pour allumer la lumière. Ma menace avait porté ses fruits, la brosse à dents de B. s’était immolée sur une plaque électrique. Et devant la flaque de plastique fondu, B. se mit à me dévisager. Je pouvais deviner l’inquiétude qui l’étreignait derrière l’air ahuri qu’il arborait. Alors pour nous sauver, je pris le parti d’être le coupable et déclarai, dans un sourire: “Voilà, c’est fini. Nous n’aurons plus de problèmes maintenant”.

Contribution au Sablier de Printemps, amorce 2
Amorce 2 choisie par Elisabeth et tirée du billet Toothcrush publié par Matoochou

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[Maintenant que l’affaire est médiatisée, que non seulement les sites internet, mais aussi la radio et la télé parlent de l’affaire, je me sens plus libre d’en parler.] Surtout, je suis particulèrement fier de vous annoncer officiellement la commercialisation d’Isolde®, androïde polyvalent de première génération, disponible chez nos partenaires distributeurs, dès le 6 avril, entre midi et treize heures, pour les premiers arrivages. Isolde® a spécialement été conçue pour répondre à tous vos besoins, qu’il s’agisse de multiplier le nombre pi par 4993 ou de satisfaire vos envies dans la chambre à coucher. Elle saura se révéler la compagne idéale et vous pourrez la configurer à votre envie. Badine, maline, coquine ou simplement utile, vous pourrez aussi bien utiliser Isolde® pour combler la solitude de vos soirées que pour ouvrir vos bouteilles grâce à un tire-bouchon intégré, accessoire disponible parmi une dizaine d’autres (en option, liste exhaustive disponible sur notre site www.isolde.fr) plus pratiques les uns que les autres. Isolde® vous sera livrée en 48h dans une combinaison ultra-moulante et extra-seyante, turquoise, parme ou lila (colori au choix). Afin de satisfaire absolument tous vos désirs, Isolde® sera bientôt complétée par le modèle Tristan®, actuellement en cours de finalisation grâce à la générosité de nos formidables donateurs dont vous pouvez grossir les rangs en venant vous inscrire dès à présent sur notre site. Qu’attendez-vous pour faire rentrer le futur chez vous?

Professeur Xave, Président de la fondation ISOLDE (Inititiative contre la SOLitude Des Etres)
Liste des conditions générales de vente sur www.isolde.fr

Contribution au Sablier de Printemps, amorce 1
Amorce 1 choisie par Elisabeth et tirée du billet Médiatisation publié par Tarvalanion

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“Qui refuse le couplet Travail Famille Shoppy s’expose à un décès socialement complet, mais on lui laisse des heures l’entière disposition. Et ça vous n’y avez jamais songé. Jamais songé à ce que ça change. Sinon vous feriez attention et depuis si longtemps qu’il y aurait chez vous nettement moins de vivants.”

Chloé Delaume, J’habite dans la télévision

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