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En juin, tout va bien (ou pas)

En ce moment je ne suis guère prolixe en ces lieux, c’est ainsi, ça va, ça vient et c’est la vie ma bonne dame. Je suis surtout en train de développer au maximum mes capacités larvaires en soirée et durant les week-ends, je passe aussi du temps à m’entraîner sur SingStar avec pour objectif de participer à la Nouvelle Star l’an prochain (vu le niveau, je pense avoir de bonnes chances). J’ai aussi pas mal de travail et la préparation des représentations théâtrales d’été va aussi me prendre beaucoup de temps. Aurais-je le temps de venir écrire ici de temps en temps? Y a-t-il une vie après la mort? Chéri et moi trouverons-nous un jour Copernic? Pourquoi m’indentifié-je autant à Dexter? Hum… Nul ne le sait… A chacun, l’âge venu, la découverte ou l’ignorance… Bon je dis n’importe quoi là! En fait je voulais juste signaler que je suis le mois du juin du calendrier des pédéblogueurs de Finis Africae – ah, Narcisse, quand tu nous tiens!

Le masque

DexterC’est en regardant la série américaine Dexter, que j’ai réalisé l’un des rares plaisirs que je trouve à aller au travail. Il ne s’agit pas des cadavres que j’entrepose dans les sous-sols de l’entreprise mais du masque que je porte en permanence quand je suis au bureau, ce masque dont Dexter ne cesse de parler dans la série, cette distance qu’il met entre lui et les autres, cette voix qui dit à l’intérieur tout ce qu’elle ne dit pas à voix haute. Je me livre très peu auprès de mes collègues, je garde pour moi les vannes odieuses que je leur balance en esprit et, comme Dexter, je m’interroge souvent sur la meilleure manière de réagir quand il leur prend soudain l’envie de me conter des anecdotes personnelles qui ne m’intéressent absolument pas. J’ai parfois tendance à les considérer comme des extra-terrestres débarqués d’une autre galaxie tant nous n’avons rien en commun et tant je ne veux rien partager avec eux. Alors je joue à parler le même langage qu’eux, je jubile à répondre à leurs questions en formulant des réponses à double sens qui satisfassent tout le monde, j’invente au besoin, donne de fausses pistes, réinvente mes joies et mes soucis, tout ça pour le plaisir de mener les gens en bateau. A moins que ce ne soit comme dans le cas de Dexter. Peut-être que je ne fais ça que pour survivre à un environnement qui n’est pas le mien et qu’il vaut mieux rester tapi derrière un masque plutôt que de m’exposer à de possibles dangers. Mais il n’en reste pas moins que cela m’amuse beaucoup quand je vois dans leurs regards que je suis un mystère à leurs yeux. En fait, en y repensant vraiment, j’étais déjà ainsi au collège à jouer le rôle du parfait élève auprès des professeurs sans pour autant être fayot et en étant toujours assis au dernier rang avec les cancres. Un seul prof n’a jamais marché dans mon petit jeu, il nous enseignait l’histoire-géo en terminale et me haïssait. Un peu à la manière du Sergent Doakes vis-à-vis de Dexter. Mais en dehors de ce cas-là, qui fut très formateur, j’ai toujours réussi à jouer ma mascarade avec succès. Et elle m’amuse toujours autant.

J’ai mille ans

J’ai parfois l’impression d’avoir déjà trop vécu. Je ne me fais pourtant pas d’illusions, je sais que je n’ai que 31 ans. Je vois le regard que je pose sur la naïveté des jeunes de vingt ans. Cela me suffit à imaginer celui que mes aînés peuvent me jeter.

Un jour, il y a longtemps, j’assistais à l’une de mes premières « vraies » soirées. J’avais seize ans et je me retrouvais en compagnie de deux amis de lycée dans un squat d’artistes à Paris. Ma mémoire a effacé l’adresse mais je me souviens de la magie de l’endroit, de la décrépitude enivrante du bâtiment. Pour moi qui baignait alors dans la poésie de Rimbaud et dans les Chants de Maldoror, c’était un paradis : enfin je mettais les pieds dans la marge!

Nous étions là pour discuter de notre participation à une petite revue littéraire de cinquième zone. Mes vers intéressaient moins le responsable de ce projet que mes fesses. De fait, il su me flatter et c’est à lui que revint un jour la bonheur de me sauter dépuceler. J’ai gardé de cette expérience une profonde méfiance pour les compliments.

Dans ce décor de Berlin d’après-guerre évoluaient des personnages étranges et fascinants. Nous montions et descendions des escaliers, traversions des salles tantôt vides, tantôt remplies d’objets dont on n’aurait pu dire s’ils sortaient d’une décharge ou s’ils étaient le fruit d’un travail artistique. C’est dans l’une de ces salles qu’une fille m’attrapa le bras. Tatouée, percée de partout et coiffure iroquois, elle me força à m’arrêter et planta son regard dans le mien. Nous avons du rester une bonne minute ainsi, moi pas très à l’aise et elle scrutant mes pupilles. « Je n’ai jamais vu d’âme aussi vieille », me dit-elle avant de me lâcher le bras et de disparaître. On me dit de ne pas la prendre au sérieux et c’est bien ce que je fis. Et cependant, cette anecdote, ma mémoire-passoire ne l’a jamais effacée.

Pour tout dire elle me revient encore souvent à l’esprit quand je me sens lourd des siècles que mon corps n’a pas traversé. Je ne dis pas que je crois aux réincarnations, aux vies antérieures ou à tout autre forme de métempsycose. Je ne parle ici que de la sensation d’en avoir trop vu, trop entendu, trop vécu. Je me rends compte en discutant avec les gens que j’ai souvent poussé certaines expériences plus loin qu’eux. Je sais aussi que je suis resté bien en deça de ce que certains ont déjà fait ou sont capables de faire. Alors j’oscille. Entre l’impression d’en avoir eu plus que ma dose et celle de n’en avoir pas eu assez.

En ce moment, j’ai mille ans, l’âme et le corps fatigués, « claqué comme une pute » comme dirait Sébastien, moralement s’entend. Plus trop envie de me battre, pas envie de débattre, même plus la force de m’énerver, c’est pour dire…

En y repensant de manière un peu plus prosaïque, je crois que j’ai juste besoin de prendre des vacances…

Avec des si

On aimerait parfois tout changer, redécorer sa vie du sous-sol au plafond, rembobiner le film et reprendre l’histoire un an, deux ans, dix ans plus tôt. On rêve d’une vie au déroulé parfait, sans rature, sans fausses notes, sans le tintamarre atroce des casseroles qui trainent dans nos têtes, on voudrait effacer à la source, dire que ceci n’est jamais arrivé, ne pas repasser par les mêmes erreurs, par les mêmes souffrances, lisser l’existence et la teindre d’harmonie, d’insouciance. Et si ceci, et si cela, et si, et si, et si, notre vie serait aujourd’hui parfaite, conforme à ce qu’ o attendait d’elle, à ce qu’on est, loin des faux semblants, des frustrations, de la médiocrité et des désillusions qui nous remplissent d’acide. << FAST BACKWARD. Et puis on hésite. Si l’on avait fait ceci, on n’aurait jamais rencontré cette personne qui inonde de notre vie de soleil, on ne connaîtrait pas ces amis qui nous rendent plus légers, on en aurait surement croisés d’autres mais, au change, serait-on gagnant à l’arrivée? Le doute arrive. Et si on pouvait vraiment changer cela, sa personnalité, son physique, sa sexualité pour devenir plus conforme, plus séduisant, plus charismatique, il semble évident que l’on deviendrait quelqu’un d’autre, peut-être même quelqu’un que l’on n’apprécierait pas vraiment. On traine forcément des regrets et des remords, mais ceux-là même participent à la définition de l’être que l’on est aujourd’hui. On traine forcément des traumas, des souffrances, des choses que l’on aimerait n’avoir jamais vécues ni ressenties. Mais c’est ce qui nous donne notre épaisseur d’âme. Si bien qu’à se rejouer le film de sa vie, on en vient à penser qu’il n’y a rien à changer car il n’y a pas d’autre chemin que celui emprunté. C’est le seul qui conduise véritablement à ce que l’on est aujourd’hui. Certes il faut parfois du courage pour assumer ce que l’on devient avec le temps, il faut une bonne dose de lucidité pour ne pas s’enfermer dans les illusions et le mensonge, mais on se rend compte qu’avec des si on ne peut pas refaire sa vie. Car elle n’est peut-être pas si mal que ça, avec toutes ses imperfections.

Deuil

Deuil, nm – Maladie psychologique chronique qui se déclare suite à la perte d’un être cher.

Sidération consécutive au choc causé par le décès d’un proche. Paralysie de la pensée. Insensiblité. Léthargie. Perte des repères temporels. Impression d’irréalité. Profonde envie de dormir pour sortir enfin du cauchemar. Réveils douloureux.

Être en deuil, expression – Souffrir de la maladie de deuil.

Impossibilité d’intégrer la réalité du décès. Abstraction. Le malade se saisit de son téléphone et cherche à joindre la défunte. Aucune réponse. Elle a du partir faire des courses. Au quinzième appel, toujours aucune réponse. Ce n’est pas normal. Difficultés à trouver le sommeil.

Face à l’évidence, le malade se met à pleurer sans raison directe apparente, parfois à des moments totalement inopportuns. Sentiment d’extrême solitude. Ne trouve de réconfort en rien ni en personne. Déni. Accepter la mort de l’autre, c’est accepter de mourir soi-même un jour. Plutôt se suicider que d’admettre cette absurdité. Dépression.

Impossible quête de sens. Le malade accuse tout le monde, y compris lui-même, d’être coupable du décès. Recherche de causes extra-médicales. Grande colère renforcée par un fort sentiment d’impuissance. Frustration de ne pas être Dieu. Crise mystique. Tente vainement d’établir une communication avec la morte. Echec cuisant. Amplification de la colère qui s’auto-alimente. Le malade est en colère d’être en colère. A conscience que tout cela n’est pas très rationnel et s’énerve encore plus. Se demande comment tout le monde peut se lever le matin et vivre comme si la mort n’était pas au bout du chemin. Se proclame voyant aux royaumes des aveugles. Envie de tuer quiconque n’ouvrirait pas les yeux. S’énerve à nouveau quand il prend conscience du ridicule qu’il y a à se prendre pour un messie quand on s’adresse à un troupeau de bovins. Natation dans le grand bassin des contradictions.

Faire son deuil, Expression – Accepter la maladie et reconnaître que l’on en guérira jamais.

Tentative de reprise d’une vie en apparence normale. Réflexe de survie. Pour ne pas finir en hôpital psychiatrique, le malade réintègre une existence conforme, politiquement correcte et camoufle sa misanthropie derrière un masque de sympathie. Les gens autour de lui sont contents de voir qu’il va mieux. Les gens autour de lui oublient et commettent parfois dans les conversations des impairs qui ravivent la souffrance du malade. Celui-ci, soucieux de ne pas avoir l’air à l’ouest à nouveau, se tait et fixe le mur en attendant que l’on change de sujet de discussion. Cache aux malhabiles son profond mépris pour ces absences de tact. Se venge en pensant qu’ils tomberont eux aussi malades un jour. Il est des impairs que les gens endeuillés ne font pas, même quand ils ne connaissent pas la personne à laquelle ils s’adressent.

Endeuillé(e), adjectif – désigne une personne malade de deuil.

Effets secondaires. Sclérosions des pouvoirs empathiques du malade. A envie de rire quand untel déprime de ne pas avoir réussi un concours d’entrée en école de commerce. Trouve presque tout dérisoire. Réserve sa compassion aux seuls cas qui, à ses yeux, le méritent vraiment. A de plus en plus envie de n’en faire qu’à sa tête et tant pis pour les conséquences. Sentiment que rien ne pourra lui faire aussi mal que la disparition de la défunte. Satisfaction d’avoir reçu sa dose de souffrance nécessaire. Développement d’un humour particulièrement noir. Tolérance accrue sinon totale. La vie est un tel bourbier que définitivement chacun peut faire ce qu’il veut pour en alléger le poids. Plus rien n’effraie véritablement le malade qui a opté pour l’option « création » pour son cursus de résilience. Se fout totalement d’être compris ou soutenu dans ce qu’il a décidé d’entreprendre. Grande confiance en soi. Profond détachement matériel. A décidé récemment de tout faire pour se séparer de son corps.

Sarah Kane et moi

Sarah Kane

Je ne te connaitrai jamais et tu ne liras jamais ces mots. Ce n’est pas très grave, je n’avais pas grand chose à te raconter mais quand même, j’aurais bien aimé découvrir ton œuvre avant que tu ne décides de te pendre. C’était il y a dix ans, le 20 février 1999, tu avais 28 ans. Derrière toi, tu as laissée cinq pièces, autant de pavés dans la mare, autant de monuments. Tu es considérée aujourd’hui comme un auteur majeur du théâtre, toi que la critique accueillait au lance-flammes mais ça tu n’en sais rien, tu te balances au bout de tes lacets accrochés au plafond des toilettes d’un hôpital. J’imagine des néons crépitants, du vieux carrelage au mur, des miroirs piqués, une lumière bleue, l’une des toilettes bouchée, un robinet ouvert qu’on aura oublié de fermer, de l’eau qui tombe en cascade, des cris d’agonisants qui viennent d’au-dessus, le grincement des cafards en dessous.

Je pourrais dire plein de choses sur toi, comment tes mots m’ont découpé les paupières au scalpel, comment je me suis noyé dans les mares noires de tes pièces, comment j’ai été hypnotisé par la violence hallucinante et jamais gratuite de tes personnages et de tes mondes, comment ta poésie m’a bouleversé physiquement au point de me retourner l’estomac. Ton théâtre est total, intransigeant, conceptualisé mais toujours, toujours, extrêmement humain, très viscéral, c’est un théâtre qui touche au vrai, l’art du factice qui approche au plus près la vérité de nos conditions humaines. Alors oui, c’est forcément dur, sombre, fou, ça dérange toujours quand quelqu’un étale ses tripes au soleil, ça ne sent pas très bon, mais c’est ainsi, c’est le lot de nos vies emprisonnées dans les chairs organiques incompatibles avec nos sublimes aspirations, c’est l’étroitesse de nos prisons mentales, l’inconséquence et la dangerosité des troupeaux stupides qui piétinent en aveugle les rêves individuels les plus beaux, les plus simples et les plus purs. C’est extrêmement brillant ce que tu as écrit mais pour peu que l’on se donne un peu la peine de rentrer dans ton univers, je mets au défi quiconque d’en sortir indemne.

« Je suis arrivée à la fin de cette effrayante de cette répugnante histoire d’une conscience internée dans une carcasse étrangère et crétinisée par l’esprit malveillant de la majorité morale »
4.48 Psychose

La Zone Morte

J’étais là, près d’elle, au dernier souffle de sa vie. Je lui tenais la main.
L’infirmière venait de passer pour augmenter, une dernière fois, la dose de morphine.
J’étais là, assis, mon visage à quarante centimètres du sien.
J’ai aspiré son dernier soupir et la dernière lueur de son regard fut pour moi.
J’étais là, effrayé, anéanti et en même temps curieux de voir, pour la première fois, la mort à l’oeuvre.
Une partie de moi, détachée, froide, immobile, silencieuse, scrute consciencieusement le monde. Observe et ne fait que ça. Note, enregistre, traite les informations, analyse tout, moi y compris, je suis son premier sujet d’étude. C’est une zone morte, inactive, un oeil au regard aussi froid que celui d’une caméra. Pas d’affect, pas de jugement, rien que de l’enregistrement pur avec quand même un peu de conscience quand elle comprend qu’elle tient un scoop. J’ai vu la mort. J’en ai pleuré, la zone morte s’en est gavée.
Elle est toujours là quand je déconne et pars en vrille et quand je fais tout de travers, elle le voit, elle l’inscrit, elle s’extasie, elle voit les conséquences mais ne fait rien pour m’entraver. Elle est permissive car seule la transgression l’intéresse. Si sur un coup de tête, je prenais le volant avec en tête l’idée de rouler le plus vite possible au risque de me tuer ou de tuer des gens, Elle s’assiérait sur le siège passager et noterait tout en sténo : la vitesse, l’accélération, mon rythme cardiaque, les lumières défilantes, mon excitation, ma perte de jugement, mon délire, elle s’en repaîtrait avidement comme si elle ne faisait pas partie de moi, comme si elle était au dessus de ça. Et si elle le pouvait, elle ferait surgir un arbre devant la voiture pour provoquer l’accident. Juste par curiosité, pour voir comment ça fait.
Elle n’aime pas me voir marcher sur des sentiers battus. Ceux-là ne nous apprennent rien. N’apportent rien de nouveau. Ne nous confrontent à rien d’extérieur aussi bien que d’intérieur. Les sentiers battus endorment, anesthésient, emprisonnent, annihilent la conscience. Tel est le prêche de la zone morte qui se plaît parfois à souligner qu’il n’y a qu’au bord du gouffre que je me sens vivant.

Fucking Charlotte

Ces derniers temps, dire que j’ai envie de tuer tout le monde est un doux euphémisme. A la moindre contrariété, je ne pense qu’à une chose : sortir le lance-flammes et brûler, tout brûler, avancer dans un monde calciné et que l’humanité tout entière me foute une paix royale. Je prends énormément sur moi pour ne rien laisser paraître du feu qui cherche à s’échapper de ma bouche, je garde pour moi les pensées cyniques à haute teneur toxique qui électrisent ma cervelle, en bref je fais barrage. Il est vrai que parfois un geste ou une parole m’échappe qui traduit mon intolérante impatience actuelle, artefacts de mon énervement permanent qui, à l’image des icebergs, demeure dans sa plus grande partie caché au fond de moi.

Vous l’aurez-donc compris, en ce moment je suis un peu cocotte-minute effet bombe à retardement.

Mais heureusement, j’ai ma soupape, celle qui m’empêche d’exploser pour de vrai, celle qui s’arrange pour que la pression ne soit pas trop forte, celle qui prend garde à ce que je ne parte pas en burn-out, celle qui distraie ma pensée, qui canalise mon agressivité, qui l’évacue même, du moins temporairement. Cette soupape s’appelle Charlotte et demeure dans le secteur 514 de mon cerveau, également connu sous le nom de Rouge District. Le propre de Charlotte est de ne penser qu’au sexe, en permanence et de tout faire pour assouvir ses fantasmes les plus torrides là, maintenant, tout de suite, oui, prends moi comme une chienne!!!! Pour ceux qui n’auraient pas suivi, cela signifie juste qu’en ce moment, je suis méchamment en chaleur quand je ne suis pas énervé. Il en a toujours été ainsi. Le stress augmente ma libido de façon (presque) incontrôlable et développe dans ma tête des idées obsessionnelles pas très catholiques qui feraient rougir Gauthier. Entre apocalypse et baisodrome, mon cerveau chauffe à gros bouillon en ce moment.

Vivement ce soir que Chéri me *bip* le *bip*!
(oui parce que voyez-vous, autant je peux parfois être exhib dans les faits, autant par écrit, j’ai la pudeur d’une nonne au couvent de Sainte Catin… ou pas.).

Fire Walk With Me

A cran. En ce moment, je suis à cran, en caisson hyperbare, le boulot me phagocyte les neurones et nos prochaines représentations de printemps se chargent du peu de cerveau qu’il me reste. Plus le temps de rien, même quand je ne fais rien j’éprouve une sensation d’urgence psychosomatique qui m’oppresse au front et aux tempes. Pas le temps d’écrire, pas le temps d’imaginer, pas assez d’énergie pour travailler à la renaissance de Widow Creek qui m’obsède. Cela fait des mois que je n’ai rien écrit là-bas alors qu’il s’y passe toujours des choses. Les jours s’enchaînent, se ressemblent et se fondent les uns aux autres pour former une bouillie temporelle dans laquelle je me perds. Il me faut me concentrer pour savoir quel jour où on est, je peine à planifier, à anticiper, ma notion du temps se vaporise en un brouillard grisâtre que les premiers rayons de soleil n’ont pas dissipé. J’ai des pensées curieuses, des envies de sang. Je suis de plus en plus irritable, un rien peut me mettre en colère et rien ne peut empêcher celle-ci de gronder à l’intérieur. Ma patience s’approche chaque jour un peu plus près du degré zéro. Les couloirs du métro deviennent des lieux de génocide, mon bureau l’endroit parfait pour un massacre. A cela se mêlent d’autres idées, d’autres éclairs. Quand Jo avait mon âge, j’avais déjà six ans. Elle me paraissait si sûre d’elle, si intraitable, si toute-puissante, si toute-connaissante. Quand je vois comme on peut-être fucked-up à 31 ans, j’ai du mal à m’imaginer sous le regard adorateur d’un enfant. Décidement, cette question ne se pose toujours pas. Et puis des petits riens égayent parfois mes brumes. Ainsi ai-je récemment croisé le mot immarcescible que je rencontrais pour la première fois. Son contact m’a plongé dans une longue rêverie. Mais le plus beau des rêves ne dure jamais très longtemps, à peine le temps d’y plonger qu’il faut retourner se frotter à un monde que je reconnais de moins en moins comme étant le mien.

High Fidelity

Chéri et moi, cela fera bientôt deux ans mais la vie à ses côtés s’écoule comme hors du temps et ce n’est pas tant la durée et la persistance de notre amour que celles de ma fidélité qui me poussent à écrire ce billet.

Je n’ai jamais eu pour habitude d’être un amoureux totalement fidèle, cœur et corps offerts à une seule personne. Mes sentiments étaient acquis à l’autre mais je ne me suis jamais privé pour aller voir ailleurs. Mes adultères n’étaient jamais pensés, je n’avais jamais la sensation de tromper et n’accordait aucune importance à mes escapades extra-conjugales dans lesquelles je ne m’impliquais jamais émotionnellement. Il n’a jamais été question d' »accident de parcours » qui fait rentrer les oreilles basses à la maison, l’âme rongée de remords qui empêchent de dormir. Il s’agissait plutôt de mon jardin secret, d’une activité qui ne concernait que moi, qui ne remettait rien en cause dans mon couple si bien que je n’ai jamais eu l’impression de mentir à l’autre, même par omission. Dans la mesure où il ne se doutait de rien, c’était sans conséquence sur la relation et je n’éprouvais aucune culpabilité. Si mon corps péchait, mon cœur restait droit, dévoué, sincère. L’ignorance était la clef de voute de cette conception de la fidélité qui était la mienne. Autrement dit, je n’ai jamais été un partisan du couple libre dont l’idée est à mes yeux beaucoup plus séduisante que la mise en pratique. Pour preuve, si ma moitié se trouvait elle aussi à faire des cinq à sept, il valait mieux pour elle que je n’en ai pas le moindre le soupçon, sous peine de déchainer une partie peu amène de ma personnalité, identifiée sous le nom de Louis Cypher et qu’il vaut mieux éviter de rencontrer un jour. Tu es libre, mon amour, de faire ce que tu veux du moment que je n’en sais rien (ne pas savoir = ne pas avoir un début de pouillème de soupçon).

Telle était ma vision de la fidélité et je ne m’embarrassais pas beaucoup avec. Ce n’était pas la frustration sexuelle qui me faisait aller voir ailleurs, pas plus que le charme enivrant de l’interdit que j’ai transgressé tant de fois qu’il n’avait plus grand chose d’interdit. La question ne me turlupinait pas vraiment et n’affectait pas ma vie de couple. Je pensais juste avoir le diable au corps comme dirait ma grand-mère et dans la mesure où cela ne changeait rien, je ne me posais pas plus de question.

Jusqu’à Chéribidibouchou. Bientôt deux ans que nous sommes ensemble et… rien, pas un seul pas de côté. Record battu mais alors de très très loin (pour information le précédent record était à trois mois…)! Je ne vous dis pas cela pour m’envoyer des roses (bon si un peu quand même) mais parce que pour le coup cela soulève chez moi plein d’interrogations que je résumerai ainsi : What the fuck ? Chéri serait-il The Ultimate One ? Aurais-je changé entre temps sans même m’en rendre compte ? What is the fucking difference ? Même en pensée, l’idée ne m’effleure jamais, je vous jure votre honneur! Ce n’est pas que faire youpi-tralala avec un inconnu ne m’intéresse pas, c’est que je n’y pense même pas! Et si une possibilité se présente à moi et bien… elle reste au stade de possibilité. D’un côté je suis super fier de moi au point d’en faire un post qui se retournera peut-être un jour contre moi, de l’autre je devais absolument creuser la question car je craignais que le pire ne me soit arrivé, à savoir : le reniement de moi-même.

Alors j’ai essayé de me lancer dans la comparaison de mes histoires de couples et de jouer au jeu des sept différences en tâchant de rester complètement objectif, ce qui est rigoureusement impossible à moins d’être à ce point dépourvu de sensibilité qu’on approche de la psychose. Restons factuel me suggéra la partie analytique de mon cerveau que nous appellerons EXO 666 et à qui j’ai finalement confié le soin de résoudre l’énigme. Il a fini par me sortir:
 » 1) Chéri ne t’est pas tombé dessus comme les autres, pour la première fois de ta vie tu t’es mis en couple avec quelqu’un que tu voulais vraiment et non pas avec un garçon rencontré au hasard. Tu t’es même battu pour l’avoir, chose que tu n’avais jamais fait avant.
2) Tu connaissais Chéri en tant qu’ami depuis quelques années et inversement il te connaissait très bien aussi, le jardin secret et tout. Il n’y avait rien que tu puisses cacher.
3) Plus qu’aucun autre, il t’a montré son amour à commencer par le choix qu’il a fait de se mettre avec toi.
4) Pour la première fois, tu es dans une relation qui n’est pas fondée sur le conflit mais sur l’harmonie entre vos caractères.
5) Fait étrange, pour la première fois de ta vie, tu as exprimé le désir d’emménager avec quelqu’un.
En vérité, la liste pourrait continuer encore longtemps mais je m’arrête là car je ne vois pas pourquoi tu cherches à faire des comparaisons là où on ne peut pas en faire. Ton histoire avec Chéri pourrait se résumer à une liste de premières fois et ta fidélité pourrait s’expliquer par ceci : tu n’as jamais été en couple avant, dans les faits peut-être mais pas dans ta tête. Par ailleurs, fidélité du coeur, mon oeil, tes coquins « à côté » n’étaient que la manifestation d’une forme de frustration intellectuelle, tu allais chercher dans le sexe l’oubli de l’ennui où tu pataugeais, l’exorcisme de la disharmonie de tes relations auxquelles tu préférais faire des entorses plutôt que d’y mettre un terme. Voilà, ça te convient comme ça, Colin?
─ Euh… oui… très certainement… je… euh…
─ Si tu veux on peut creuser un peu davantage tes fourvoiements passés.
─ Euh, non merci, sans façon. C’est gentil de proposer.
─ Sûr?
─ Sûr… Tu peux y aller EXO.
─ Ok bon, j’y vais. Avant ça je devais juste te rappeler que tu n’as toujours pas été à ton rendez-vous au Département Réalisme et Cohérence du secteur 73 de ta conscience. Ils m’ont dit « C’est au sujet d’il-saura-quoi, c’est important ».
─ Hmm… OK, merci. »

Rien d’autre à ajouter.

Mon corps et moi

Je n’écris pas. Je ne pense pas ou très peu. Je suis socialement mort. La maladie m’a repoussé dans une bulle d’immobilité où il ne se passe absolument rien et dont je ne sors pas alors même que je suis convalescent. Le temps s’étire indéfiniment et tisse une toile de procrastination dans laquelle je me suis pris et je n’essaie pas de m’en extraire, plus par paresse que par confort. Comprenez que je vous parle là de ce qui se passe à l’intérieur de moi. Extérieurement je suis actif, je sors, je vais travailler, je vois des gens, je parle mais tout cela m’épuise au dedans. Mes idées pataugent dans la morve et j’ai une volonté de mollusque. Tout ce qui m’est extérieur me semble particulièrement très lointain. S’il n’y avait pas Chéri qui parvient à rentrer dans ma bulle et à stimuler mon activité cérébrale, je suis sûr que mon encéphalogramme pousserait au suicide le plus enthousiaste des neurologues. Je n’arrive pas à vouloir. Dans le secteur 2316 de ma conscience, une voix me dit qu’il faut attendre, ça ira mieux quand je serai totalement guéri et que je n’aurai plus cette barre au front qui bloque toutes mes pensées. J’ai déposé une réclamation pour qu’une une procédure accélérée de guérison soit enclenchée. On m’a répondu : « OK nous allons voir ce que nous pouvons faire mais vous savez… nous faisons partie de votre conscience, pas de votre corps et les voies psychosomatiques sont impénétrables… C’est à votre corps qu’il faudrait vous adresser… »

Moi mon corps je n’ai jamais su lui parler normalement. Quand je dois m’adresser à lui c’est que quelque chose ne va pas et alors, forcément je l’insulte. « Bouge-toi feignasse! », « Non mais qu’est-ce que c’est que ce teint de merde? », « T’as pas bientôt fini de tousser? à cause de toi je n’entends pas la télé! », et cætera… De toute façon je ne vois pas à quoi ça m’avancerait de lui parler gentiment, il n’en fait systématiquement qu’à sa tête alors… Je crois qu’au fond cela l’amuse de me rappeler son existence car c’est uniquement quand il entrave ma pensée que je me rappelle que je possède une enveloppe charnelle, périssable et malheureusement non échangeable, non remplaçable, non remboursable. Mon corps est égocentrique, un petit connard de monstre d’égoïsme qui souhaiterait que toute ma vie tourne autour de lui et qui aime à me rappeler que sans lui, je ne serais rien qu’un pauvre esprit errant dans les limbes. Comme en ce moment, où il me tient en otage, paralyse mon cerveau et me maintient dans une bulle d’apathie. Mais ça ne va pas se passer comme ça, moi je vous dis, je vais pas rester là à rien faire! Il faut juste que je me concentre, même si c’est douloureux. Et si j’arrive à faire croire à mon corps que je veux le jeter sous les rails d’un train alors il relâchera peut-être son emprise…

25 pensées aléatoires

1. Je devrais m’astreindre à écrire plus régulièrement ici. Ce n’est pas parce que je ne poste rien qu’il ne se passe rien dans ma vie mais malheureusement j’ai un gigantesque poil dans la main.

2. Le point 1. n’est pas tout à fait vrai, j’écrirais volontiers plus souvent si je ne passais pas autant de temps à jouer aux Sims dans le but de faire revivre Widow Creek.

3. Nous sommes dimanche, il est 22h30, Chéri et moi sommes déjà au lit armés de nos ordinateurs portables.

4. Je n’ai pas demandé à naître. Je ne demande pas à mourir. Rien que pour ça, je suis en colère.

5. Je n’ai jamais été véritablement fan de qui que ce soit mais force est de constater que l’effet des livres de Chloé Delaume sur moi est énorme.

6. Est-ce que j’existe pour bloguer ou est-ce que je blogue pour exister?

7. J’ai très souvent du mal à concevoir que ce qui échappe à ma perception existe réellement. Pire, il m’arrive de croire que mes sens me mentent, que rien n’est et que tout ne se passe que dans ma tête.

8. Régulièrement, quand je suis excédé au travail, je m’imagine commettre un massacre parmi mes collègues. J’arrive en réunion, je sors un automatique de sous ma veste et je canarde tout le monde. Ça me détend beaucoup mais malheureusement, même un trou sanglant au milieu du front ne les empêche pas de continuer à m’assommer.

9. Colin Ducasse=CD. Widow Creek=WC. J’ai le chic pour trouver des noms dont les initiales ne prêtent pas à confusion.

10. J’ai toujours vécu avec la certitude que je ne vivrais pas très vieux. C’est l’une des raisons pour lesquels je n’aime pas trop m’encombrer du passé. Ma vie, ce qu’il en reste, est devant moi, pas derrière.

11. Les premiers jours dans notre nouvel appartement, je trouvais ça bizarre de faire autant de pas pour me rendre de la salle de bain à la cuisine. Passer de 30m2 à 60m2 n’est pas forcément chose naturelle.

12. Je ne sais toujours pas faire marcher un four.

13. Pendant que j’écris ces mots, Chéri me caresse les fesses et écoute un concerto de Chopin.

14. Plusieurs occasions récentes m’ont prouvé que je n’étais pas vraiment choquable. En m’étonnant des limites morales de certains proches, je m’interroge. Suis-je d’une remarquable ouverture d’esprit ou bien suis-je totalement irrécupérable? C’est turlupinant…

15. Là je suis très pressé de finir ce billet un rien inutile pour aller taquiner le poisson sous la couette – après avoir refait un tour chez les Sims.

16. Je me tâte à ouvrir sur ce blog une catégorie entièrement consacrée à Alfred Hitchock.

17. Sarah Kane a changé ma conception du théâtre et de la langue.

18. Découverte du jour. Nous avons regardé aujourd’hui une émission de télé-réalité made in USA. Son nom : Loveloosers. Sous-titre: les apprentis séducteurs. Principe: une fille canon, Miss Missouri, qui doit choisir un mec parmi une quinzaine de mecs obèses et/ou laids et/ou cons. J’avais honte mais je ne saurais pas dire si c’était pour eux ou parce que nous sommes restés jusqu’à la fin de l’émission.

19. Sur Téva, il y avait une émission de télé-réalité (once again) autour de la décoration intérieure. C’était d’un tout autre registre que Loveloosers.

20. Un ami me disait hier soir les difficultés qu’il a en ce moment pour s’endormir. Je n’ai pas trop osé lui dire que moi j’ai depuis toujours énormément de problème à me réveiller.

21. Chopin c’est beau mais très mélancolique. J’aime beaucoup écouter ses concertos quand je suis en voiture ou en train. Ça me donne sans grande logique l’impression d’être dans un film de Claude Chabrol.

22. Lorsqu’elle a évoqué la possibilité qu’elle et son copain élèvent des poules dans leur jardin, j’ai mesuré que la distance entre nous n’était pas que géographique. Elle est aussi culturelle. Mais je continue de l’aimer, ma petite soeur.

23. J’espère avoir fini le nouveau layout de ce blog avant la fin du mois.

24. Parmi les métiers que j’ai voulu faire : paléontologue, égyptologue, majordome, portier, garçon de café, secrétaire particulier, détective privé.

25. Bon je ne vais pas faire de tour du côté de mes Sims, je vais directement asticoter Chéri sous la couette.

Jusqu’au jour du grand incendie

Dans quatre jours, cela fera un an jour pour jour que Jo s’est endormie, morphine à fond dans les veines. Un an que son regard hurlant m’aura déchiré le cerveau et arraché les paupières, pleins feux sur cette chienne d’existence, une perfusion de pure souffrance, de quoi en faire presque une overdose. Mais voilà, je me tiens toujours là, debout. Une année s’est écoulée et seule ma colère demeure impérissable. Son dernier souffle attisa le brasier que mon coeur renfermait et depuis le feu couve dans mes fondations menaçant d’embraser tout l’édifice. Il ne faudra pas grand chose, une petite pression sur le bon détonateur et boum! je lâcherai mes tripes au vent.

Dans quatre jours, funèbre anniversaire. Mais je n’y pense pas, ou si peu. Au début je mettais ça sur le compte de mon overbooking cérébral actuel et puis j’ai accusé mon subconscient de refouler méticuleusement mais maintenant que je suis là, regard braqué dans le rétroviseur, ça ne me fait ni chaud ni froid. Rien. Janvier n’est pas si terrible que ça au final, mon appréhension était a posteriori plutôt ridicule. Il ne me reste plus que la colère, un champ de lave recouvert de glace. J’ai eu 31 ans sans penser à Jo et je ne souffre plus de son absence, elle m’est un fait acquis, irrémédiable. A jamais je demeure le fils de janvier, tel que j’ai toujours été, avec au creux de l’âme une zone immobile, désensibilisée et glaciale d’où je regarde le monde et dissèque son absurdité et refuse ses mensonges. Maman est morte il y a près d’un an et moi lointain cousin de Meursault ça ne me fait plus rien. L’horreur est passée. A l’instant t elle a fourré sa lame acérée dans ma cervelle, elle m’a modifié, lobotomie, c’est irréversible, vous ne serez jamais plus comme avant mon cher Colin.

Il n’y a que les conséquences qui m’importent. La cause, elle, appartient déjà à l’histoire, c’est classé, c’est plié, pas la peine de s’appesantir dessus plus longtemps. J’avoue aussi avoir du mal avec ceux qui souffrent encore, à me tenir en leur présence, à les voir se débattre pour garder la tête hors de l’eau, j’ai du mal à compatir et je me surprends à les affubler secrètement du qualificatif de « faibles », je les accuse de se mentir à eux-mêmes sur la vérité de la mort de Jo et je n’ai pas l’intention de leur tendre la main. Je préfère de loin regarder ces aveugles se noyer. Surtout ne pas faire comme Jo, ne pas tomber dans le piège, garder ma vérité et avancer, sans remord, sans rancune et tant pis si c’est injuste, c’est une question de survie. Je contemple la misère des miens du haut d’un iceberg qui conserve en son coeur le vrai tombeau de Jo. Nous flotterons ainsi sur une mer de métal en fusion et d’acide, jusqu’au jour du grand incendie.

Les marais intérieurs

Vraiment je ne sais pas ce qui me prend de vous avoir fait venir par ici. Les marais en général j’évite d’y mettre les pieds. C’est un peu glauque et franchement ennuyeux. Ça grouille de souvenirs qui pataugent dans l’eau et moi les souvenirs ça ne m’intéresse pas beaucoup. Faites quand même attention où vous marchez, certains sont encore assez vivaces pour vous agripper les chevilles et vous entraîner au fond de l’eau. C’est intéressant d’ailleurs de constater que tous les souvenirs ne se décomposent pas à la même vitesse. Certains restent là à flotter intacts pendant des années et des années alors que d’autres à peine les ai-je balancés à la flotte qu’ils se désagrègent à une vitesse record. Mes cadavres notamment mettent un temps fou à se dissoudre en dépit des litres d’acides que je déverse ici. En vrai ce sont des photos, des écrits, des traces que les Colin d’hier ont laissé derrière eux comme preuve de leurs existences. A l’intérieur, ce sont des souvenirs décharnés qui ouvrent des yeux vides sur le ciel et qui agitent vainement leurs membres transparents dans l’eau sombre d’oubli. L’une des raisons pour lesquels je n’aime pas venir ici, c’est qu’il m’indispose de devoir les croiser car ils me sont étrangers. Ce que j’étais hier, il y a deux ans ou il y a vingt ans, ce n’est plus moi et ça ne m’amuse pas de me pencher vers le passé pour voir le chemin parcouru, pour mesurer l’évolution. Lors de mon récent déménagement, j’ai jeté quatre cahiers de poèmes que j’avais écrit à quinze ans, tenez, regardez, il en reste quelques pages déchirées qui flottent sur l’eau, là sur votre droite. Vont pas faire long feu, ceux-là… Et pourtant, il ne faut pas s’y méprendre, les souvenirs sont matières premières. Mais j’aime les faire pourrir dans l’eau croupie, j’aime les faire macérer, dégorger, suinter, pour à la fin n’être plus capable de les reconnaître et finir par sortir quelque chose, un mot, un geste, une image, un son, sans vraiment savoir d’où il provient exactement. Mes souvenirs ne m’intéressent que dans la mesure où ils deviennent énergie fossile, combustible pour l’avenir. Le cas échéant, ils peuvent rester là à croupir et à empuantir l’air, qu’ils soient bons ou mauvais, si je ne peux pas à nouveau m’en servir, ils n’ont plus qu’à périr. Enfin… Si vous voulez bien, on va éviter de passer par là… Oui voilà, prenons sur la gauche, c’est mieux… Oui parce que par là en fait, il y a un enfant mort qui construit des cathédrales en Lego, je préfère ne pas trop le déranger. Enfin c’est surtout qu’il le prendrait mal…