
La vie avant : une mer étale et, sous un ciel gris plombant, une plage d’ennui rongée par le brouillard. Pas un souffle de vent, panorama figé dans la lueur blafarde de janvier. Pas un bruit, pas même celui d’une respiration, un silence un vrai silence à donner envie d’hurler – mais pas de voix non plus. Aucune trace de pas sur le sable, on ne laisse aucune trace de pas sur le sable, on avance à tâtons, en confiance ou, pour mieux dire, en aveugle car le regard ne porte pas loin non plus dans la brume insécable. Tout au plus on devine, on perçoit au lointain le souvenir d’un arbre, mort depuis longtemps, bois noir et friable, le tronc calciné. Chroniques de la banalité.
Une vie à en faire rêver des millions. Jamais eu à penser au manger, au loger, au soigner. Une vie panier percé, jamais d’argent mais jamais privé, une vie consommée gentiment, occupée pleinement par des riens qui font oublier que le corps est horloger et qu’on gâche du temps en, pardonnez-moi, conneries.
Moi, je regrette parfois de ne pas être né dans une famille pauvre, mais alors très très pauvre, avec un père violent qui couvre la mère de bleus et les enfants aussi en ajoutant ce qu’il faut d’incestueux : mes emportements sonneraient moins bourgeois et j’aurais une vrai bonne raison d’être aussi en colère. Mais non, rien de tout ça.
On ne roulait pas sur l’or, loin de là, mais on ne manquait de rien. Enfance, adolescence, mes vingt ans : un long fleuve imperturbable. Je vous écrirais ma vie que l’ennui vous tuerait en page 2. Tout ce qui m’est arrivé, tout ce qui me définit est dans l’ensemble totalement et remarquablement inintéressant. Même si c’est vrai, il y a un peu moins de quatre ans ma mère sa mort – malgré la douleur j’avais l’impression qu’il se passait enfin quelque chose. Mais voilà, avec le temps… vous connaissez la chanson. Tout a une fin, même le plus lourd des deuils. Pourtant quelque chose a changé, l’air ne me semble pas plus léger mais le vent s’est levé et mes paupières arrachées par la mort de Jo refusent de repousser.
La vie aujourd’hui : une mer en furie, et sous un ciel noir mouvant, des falaises déchirées dressées dans l’air limpide. Une tempête, un ouragan, des trouées abyssales de clarté. Du bruit, du vacarme, une cacophonie qui sonne comme une vraie symphonie. Un cri, un long cri qui s’élève et monte de l’intérieur. Mes pieds bien ancrés dans le sol, je peux voir d’où je viens, je sais qui je suis. Toutes les certitudes, toutes les chapelles s’effondrent et la vie d’avant est un songe qui s’écroule. Je me tiens debout devant l’océan et je me sens de taille à l’affronter.

Au-delà du fond, il y a dans ce texte des phrases magnifiques !
Beau.
Ton texte est très touchant, et aussi très bien écrit, de très belles images.
Point d’arrêt en page 2, envie de dévorer le texte comme on dévore un livre et comme on se sent tout perdu quand on vient de le terminer .