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La place des livres

Ils étaient partout chez nous, dans quasiment toutes les pièces de l’appartement. Je me souviens que les plus beaux, les plus précieux, les plus fragiles étaient dans la bibliothèque en verre du salon ou sur de petites étagères dans l’entrée; ils courraient le long des murs du couloir qui menaient aux chambres et ne laissaient entre eux que quelques interstices par lesquelles on pouvait vaguement deviner la tête du papier peint; dans ma chambre, disposés dans une bibliothèque noire, ils occupaient tout un mur; dans celle de mes parents, ils se tenaient en totems autour des tables de chevet; ils se dressaient en piles dans les toilettes et on en trouvait même parfois quelques uns égarés dans la salle de bain. Ma sœur en avait peu et chez elle, ils tenaient sur deux étagères. Ils étaient totalement absents de la cuisine, nous n’étions pas versés dans les recettes culinaires.

A la maison, on n’écoutait pas de musique, ou très peu, ou vieille, ou démodée. On n’allait jamais au cinéma, c’était une activité de vacances, mais on regardait beaucoup de films à la télévision mais des vieux ou avec quelques années de retard par rapport à leurs dates de sortie. J’étais totalement à la masse concernant ce qui était en vogue durant les années 80 et au début des années 90. Quand nous allions au musée, c’était pour aller au Louvre, à Orsay ou à des expositions archéologiques. Je n’étais culturellement pas en contact avec le présent d’alors.

On ne m’a pas expliqué la vie quand j’étais enfant ou adolescent, on ne m’a pas expliqué la mort et on me disait que dehors c’était dangereux, qu’il fallait faire attention et ne pas faire confiance. Quasiment jusqu’à mes dix-sept ans j’ai vécu dans un autre univers et je garde de toute cette période le souvenir de mes soirées passées, penché sous la lampe, à faire mes devoirs. Et la mère, fermant le livre du devoir, s’en allait satisfaite et très fière. Je n’étais pas malheureux, loin de là, mais j’avais de furieuses envies d’ailleurs et d’autres choses, j’implosais parfois dans la touffeur du cocon mais n’avais pas la rage nécessaire pour faire le mur. Et pourtant je l’ai menée souvent la grande évasion mais pas pour de vrai.

La porte de sortie, je l’ai trouvé dans ces milliers de livres que nous possédions et qui prenaient tant d’espace dans l’appartement. Dès l’âge de sept ans, je suis devenu bibliovore, je lisais à la chaine, ingurgitais les pages, paragraphes en perfusion, je m’injectais les mots en intraveineuse. Je trouvais dans les bouquins les horizons qui me manquaient dans la vraie vie et j’ai parcouru grâce à eux des mondes qui avaient bien plus de saveur que ma réalité. J’ai commencé petit par les collections de la Bibliothèque Rose qui par la suite est devenue Verte, j’ai naturellement enchaîné sur Alexandre Dumas et Jules Verne qui m’ont rendu monomaniaque : dès lors, pour peu que j’accroche avec un auteur, je dois lire TOUS ses livres, explorer toute son œuvre jusqu’à en être rassasié.

Je suis né dans les livres, j’ai grandi dans les livres, appris par les livres et quand, à dix-sept ans, Alexandre s’est heurté pour la première fois à la réalité, provoquant la première fissure dans sa personnalité, moi j’étais déjà là et j’ai vu le ciel se déchirer, déverser des pluies acides sur les territoires de l’enfance. Une nouvelle époque s’ouvrait, où la vie, la vraie allait faire son entrée. J’ai pris tous les livres et je les ai empilés jusqu’à bâtir une gigantesque muraille qui délimiterait alors mon propre domaine. En leur sein, protégé des attaques extérieures, j’ai labouré de grands champs que j’ai ensemencés de graines de mots. A cette époque, je n’avais aucune envie de mettre le nez dans les affaires du réel, je voulais rester au calme avec mes livres, je voulais continuer à en accueillir de nouveau pour fertiliser ma plaine. Et pendant des années, j’ai bien conservé ma ligne de conduite, je suis resté dans mon royaume à cultiver mes univers. Tout au plus parfois, je regardais depuis le chemin de garde le paysage mental d’Alexandre que d’autres fléaux devaient ravager au cours des années suivantes.

Et puis un jour j’ai décidé de faire sécession et de déclarer mon indépendance pour asseoir ma vérité. Je me suis donné nom Ducasse prénom Colin, je me suis totalement inventé pour être bien plus qu’un héritier génétique ou social, pour devenir ce que je suis déjà : l’auteur, le narrateur et le personnage du livre de ma vie.

5 Responses to La place des livres
  1. Tto
    July 23, 2010 | 17:44

    L’histoire d’une émancipation littéraire en quelque sorte … J’aime beaucoup la fin ;)

  2. fiuuu
    July 24, 2010 | 08:09

    tres joli texte :)

  3. Ek91
    July 25, 2010 | 17:00

    Moi aussi j’aime beaucoup la fin de ce post. J’en aime aussi le début car ça ressemble à ma vie. Sur-protègé dans le cocon famillial et, au final, sur-exposé quand l’extérieur entre dans ta vie.
    J’ai aussi lu très tôt et puis j’ai fait une pause, sans savoir vraiment pourquoi. Aujourd’hui j’ai retrouvé mon goût pour la lecture, mais maintenant, à nouveau il me faut mettre les bouchées doubles pour rattrapper mon retard.

  4. Flavien
    August 20, 2010 | 19:05

    L’homme fusionne avec les découvertes de l’enfance, puis construit sur son nom son identité, et parfois se détache de cette identité pour sublimer l’être.
    Une vie résumée et fort bien dite, celle d’Alexandre devenu Colin.

  5. Tambour Major
    August 22, 2010 | 00:02

    La péroraison est brillante. Le texte éblouissant. Merci de te livrer ainsi, à mots couverts.

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