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Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse

Novembre 1998. Alexandre est à Brest, il vient d’intégrer une école d’ingénieur et maudit perpétuellement Jean Genêt de l’avoir conduit dans cette ville grise, la plus humide de France. On pourrait mettre sur la table toutes les raisons objectives qui ont poussé Alexandre à choisir l’exil au bout du bout du Finistère mais il ne faudrait pas sous-estimer l’influence de Querelle de Brest sur cette décision. Maintenant il est trop tard, les dés sont jetés et nous voici sous un ciel sempiternellement gris, remontant de nuit la rue Jean Jaurès avec vent de face et crachin pernicieux.

Alice est toujours là, ne l’a jamais quitté. Les trois années qui nous séparent de son apparition l’ont même vue s’affirmer de plus en plus précisément. En vrai elle ne porte pas encore de nom, Alexandre est à peine conscient de son existence et pourtant il partage déjà son corps avec elle. C’est elle qui prend les rênes dès qu’il s’agit d’interagir avec les autres, c’est elle qui se lie, c’est elle qui questionne et l’enfant qu’elle est ne peut s’empêcher d’être outrageusement curieuse et capricieuse. C’est une petite fille à qui nul ne donne de limite, elle est possessive avec les autres, elle attend qu’on lui obéisse, elle crise quand on lui dit non. La petite princesse découvre le monde et en fait son terrain de jeux.

Ce soir, Alexandre est en train de travailler avec son binôme dans la chambre de ce dernier. A vrai dire, si le corps d’Alexandre est bien présent, son esprit lui est ailleurs et c’est Alice qui occupe la place et qui se trouve sur le point de se brûler les ailes. Alice aime beaucoup Fabrice, c’est d’ailleurs elle qui l’avait choisi parce qu’elle le trouvait gentil et mignon et ce soir elle n’en peut plus, elle aimerait lui demander si il veut bien être son amoureux mais elle ne sait pas trop comment si prendre. A l’intérieur, Alexandre, qui soudain flaire le danger, hurle. En vain. Alice ne l’écoute pas et c’est elle qui a le contrôle. Au dehors c’est la tempête, la fenêtre tremble sous les assauts du vent, ça siffle dans les couloirs. Fabrice pose alors une question relative au projet qui les réunit et Alice lui répond du tac au tac “tu veux bien être mon prince charmant ?”.

Un blanc. Le vent redouble de vigueur. Les yeux de Fabrice s’assombrissent quand il dit “dégage avant que je te bute”. Mais c’est à peine si Alice entend ces mots. Elle voit avant tout son regard noir et haineux, si différent de la douceur qu’il renvoie d’ordinaire. Elle ouvre la bouche pour se défendre mais Fabrice l’interrompt. “Dégage !”.

Rue Jean Jaurès. Malgré la pluie Alexandre est sorti. Trois quarts d’heure qu’il marche ainsi dans le vent et sous la pluie. Comme un zombie il arrive Place de la Liberté puis continue dans la rue de Siam qu’il descend jusqu’au bout, jusqu’à Recouvrance. Tout de suite après être sortie de la chambre de Fabrice, Alice a disparu, réfugiée dans quelque coin obscur du cerveau d’Alexandre, comme une enfant qui se cacherait après avoir commis une grosse bêtise.

Il est maintenant seul donc. Tel un fou, il se parle à voix basse, se maudit, la mer au loin rugit et le cœur d’Alexandre vibre au diapason de la rade furieuse. La pluie se mêle aux larmes qui coulent sur ses joues et tandis qu’il prend la ferme résolution de ne plus subir l’existence, quatre ombres se forment dans son dos, quatre ébauches de monstres à venir.

“Bon ben c’est bien gentil tout ça, mais c’est quand même pas la fin du monde ! Si on allait plutôt prendre un verre ? Fait soif ! “, dit la première avant de partir dans un fou rire hystérique.

“Ah quoi bon ? La vie n’est qu’un bourbier immonde. On ferait mieux de se jeter du pont de Recouvrance tout de suite. Puisque tout doit finir un jour autant le faire maintenant…”, répond la deuxième et dans sa voix résonne la tristesse du monde.

“Non, je suis d’accord, ce n’est pas la fin du monde. Nous avons juste besoin d’un peu de réconfort, d’un peu de chaleur humaine… Près de la gare, il y a un endroit très bien pour ça ! On y va ?”, rétorque la troisième et son souffle est chaud et envoutant.

La quatrième ombre ne dit rien mais sourit. Elle n’est qu’une forme diffuse qui flotte dans l’air mais l’incendie couve en elle et dans son regard brûle les feux de l’enfer.

Dans huit ans, ces quatre-là connaîtront leur âge d’or.

One Response to Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse
  1. Leto
    June 18, 2010 | 22:26

    J’aime beaucoup lire les mots que tu mets sur tes ténèbres intérieures, parce qu’ils me touchent et font résonner tant de choses en moi (de nos lieux communs à d’autres de nos “lieux communs” communs, en passant par la schizophrénie*), au delà des différences de nos histoires.

    Cela va probablement paraître incongru à plein de gens, mais j’ai envie de te dire merci pour ça.

    Alors Merci.

    *Leto, c’est évidemment l’espoir d’harmonie schizophrène, plus épanouï que Paul, piégé au fil du temps par ses démons intérieurs, moins destructeur qu’Alia, dévorée par l’Abomination, et plus accompli que Ghanima qui a préféré brider son potentiel pour ne pas avoir à souffrir l’Agonie. Alors forcément, c’est que le sujet me touche de près.

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