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La petite fille de la zone morte

“Avant ce jour, il n’est rien passé.”
- extrait du journal d’Alice Morgenstern

C’est un soir de juillet ou d’août, je ne suis pas sûr. L’état déplorable des archives d’Alexandre ne m’ont pas permis de déterminer le jour exact. En revanche je peux dire que nous sommes en 1995, l’année de ses dix-sept ans. Il est alors à fond dans sa période rimbaldienne et même si celle-ci est sur le point de se terminer, il a décidé que ce soir il ne sera pas sérieux.

Fin d’après-midi, début de soirée, il abandonne sa banlieue et file en RER vers Paris. Il semble que c’est la première fois qu’il sorte seul et en soirée sur la capitale mais nous ne pouvons pas vraiment nous fier à ce genre d’information, elle est beaucoup trop parcellaire. Ce que nous pouvons affirmer c’est qu’il sait exactement ce qu’il fait, du moins jusqu’à un certain point. Jusqu’à présent sa vie n’a été un vague continuum à peine chahuté par l’adolescence, ce soir il a délibérément franchi une ligne.

En sortant du métro, il sait où il va, il n’hésite pas et marche même un petit peu trop vite. Le bar, il le connaît déjà, il y est déjà venu avec Paulo, son meilleur ami. C’est la première fois qu’il s’y rend seul. Une fois le seuil franchi, il s’installe au bar et commande un whisky-coca, il n’a pas l’âge et fait plus jeune que ses dix-sept ans mais le barman ne tique même pas. L’attente commence.

Elle ne dure pas longtemps. On finit par l’aborder. Alexandre n’est pas très à l’aise mais le cache bien. La conversation s’engage, l’autre se présente : Mario, 36 ans, brésilien en voyage d’affaire à Paris. Pour Alexandre qui n’a encore jamais quitté la France c’est formidablement exotique. Mario lui paye un second verre. Là encore, j’ai bien cherché mais je n’ai pas réussi à trouver le moindre enregistrement de leur conversation. Étant donnée l’année, je pense que ça parlait français mais de quoi, je ne pourrais le dire.

Après le bar, Mario emmène Alexandre au restaurant “Le Ventre du Cachalot”. Il demeure très peu de traces de ces moments, probablement à cause du vin que Mario ne cesse de verser dans le verre d’Alexandre. Il ne reste qu’une lumière très tamisée, une atmosphère chaude et confinée et l’incandescence humide du regard de Mario. Ça parle toujours mais une fois encore, pas de transcript. Impossible également de savoir ce qui se passe dans la tête d’Alexandre. Ce que l’on peut dire, c’est qu’en sortant du restaurant Alexandre accepte de suivre Mario jusqu’à son hôtel.

Et là, les souvenirs fusent bien que désagréables. Mario embrasse violemment, Mario caresse violemment, Mario empale violemment. La chambre est minuscule et sent le vieux malgré les quatre étoiles affichées par l’hôtel. Alexandre est pris d’une soudaine impulsion et tente de faire machine arrière mais trop tard. Mario lui maintient le bras droit dans son dos et la tête dans l’oreiller. Pendant un moment, Alexandre se débat puis lui vient l’idée de crier. Mario lui met la main sur la bouche et l’insulte en portugais.

C’est à ce moment là qu’apparaît, dans un coin sombre de la chambre, la petite fille de la zone morte.

Elle ne s’appelle pas encore Alice Morgenstern, elle n’a pas encore sa forme définitive mais c’est bien elle qui se tient droite et muette, entre une chaise et l’armoire. Elle regarde Mario qui besogne Alexandre. Elle ne sait pas trop quoi penser car elle ne comprend pas tout de suite ce qui se passe alors elle reste là immobile et regarde. Elle se souvient vaguement qu’on lui a empoigné le bras violemment et qu’on lui a crié “Vite, dépêche-toi, il faut sortir !” et qu’elle est là maintenant. En dehors.

Alice demeure là jusqu’au bout, circonspecte mais curieuse. Quand tout est terminé, elle prend la main d’Alexandre qui s’est rhabillé. Ils sortent ensemble de l’hôtel. Elle va le raccompagner chez lui.

Et c’est ainsi que tout commence.

7 Responses to La petite fille de la zone morte
  1. ArthurOnTour
    May 12, 2010 | 10:02

    Brilliant! Great post.

  2. Kévin Hinault
    May 12, 2010 | 10:17

    Hors contexte, le texte surprend.
    Est-ce issu d’un livre, d’une nouvelle, réalité/fiction ? Je n’ai pas bien saisi et n’ai pas trouvé de livre correspondant, hormis une “Alice Morgenstern” sur Facebook (Tiens Matoo est encore là d’ailleurs, décidément ^^).

  3. Orlhad
    May 12, 2010 | 18:41

    Il me semble que c’est plutôt l’enfance d’Alexandre. Enfin chacun y verra ce qu’il voudra. C’est ce qui fait la réussite de ce texte. Troublant… Et on en redemande.
    Merci

  4. Ormegris
    May 13, 2010 | 08:53

    Violente “première” fois.

  5. L'etau desserré
    May 13, 2010 | 13:42

    @Kévin : Matoo’s everywhere #BigBrotherIsGay :D

    @Colin : J’aime ta façon d’écrire, ta façon de sublimer des instants. Décidément la taille en brillant te sied à ravir. Une face miroir qui laisse croire que l’on saisit d’un regard toute la subtilité du joyaux quand en fait, ce sont toutes ces facettes secondaires qui dévient la lumière qui créer la profondeur et la beauté de ton éclat. Art is talent, talent is intelligence, intelligence is light. You’re pure “de light”

  6. TacTac
    May 15, 2010 | 11:29

    T’as réussi ce que tu voulais faire passer.

  7. Tambour Major
    August 21, 2010 | 23:39

    Six fois que je relis ce texte. Si fois que j’en savoure chaque phrase, chaque image, chaque ombre, avec la même gourmandise.

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