Dans le canal d’Aubervilliers

les-temps-modernes

Ma grand-mère me dit hier au téléphone: « Aujourd »hui c’est plus pareil, l’individu ne compte plus, les gens ne bougent plus. Dans le temps, on était pauvre, ça oui, mais on était heureux« . Elle me dit ça puis elle se tait, me laissant méditer sur sa réflexion, attendant que je rebondisse dessus. Mais je ne dis rien, je ne peux rien dire, j’ai soudain l’impression d’entendre l’une des répliques du personnage d’Yvan dans « Art » de Yasmina Reza:

Ils poussaient les cadavres des rats et l’éclusier leur disait, plongez ! c’était merveilleux m’a-t-elle dit hier soir chez mon père, on était pauvre et c’était merveilleux !

La capacité que ma grand-mère a à débiter des clichés m’a toujours épatée. Et puis vous pouvez toujours essayer de contredire, d’expliquer que non ce n’était pas mieux avant, qu’avant c’était différent, pas mieux, qu’on ne peux pas vraiment comparer, tu comprends Mamie, c’est pas pareil, parce que si c’était vrai qu’à chaque génération c’est mieux qu’à la suivante, et bien on n’est pas sorti de l’auberge et puis il faut bien trouver quelque réconfort à vivre dans une époque sinon à quoi bon vivre? Il faut bien se garder un peu d’espoir en poche, non?

Cette explication est généralement suivie d’une moue grand-maternelle absolument sceptique et que l’on peut percevoir même au téléphone. « Oh tu sais à mon âge, l’espoir… » Là généralement sonne un signal d’alarme dans ma tête qui me prévient que je m’approche dangereusement de la pente glissante d’une spirale gluante. Alors vite, on enchaine, mais non, mais qu’est-ce que tu racontes, etc… et là: « je sais bien que je vous embête, je devrais être morte… C’est moi qui aurait du mourir, pas ta mère… » Ma grand-mère prétend qu’elle ne regarde jamais Les Feux de l’Amour, j’ai de sérieux doute à ce sujet. Donc là c’est le moment où on aimerait bien que la conversation n’ait jamais commencé, d’autant que vous savez que la petite vieille à la voix brisée à l’autre bout du fil, elle cache bien son jeu, que c’est une putain de Tatie Danielle venimeuse et qu’à l’écouter ça fait vingt ans qu’elle dit qu’elle devrait être morte alors qu’elle est toujours là et que si ça se trouve elle nous enterrera tous.

Tout ça pour dire qu’hier, quand elle me dit: « Dans le temps, on était pauvre, ça oui, mais on était heureux », je décide de ne pas rentrer dans son jeu et je ne réagis pas. Intérieurement je fais une prière en forme de slogan politique: « A bas le passéisme! Oui à la nostalgie! » Je veux bien me souvenir avec émotion mais sans dénigrer l’époque. Je ne veux pas me retrouver devant des petits jeunes pour leur dire à quel point c’était l’éclate quand j’avais leur âge et comment j’aimerais pas être à leur place dans cette époque pourrie. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, je regrettais un peu de ne plus avoir l’âge pour faire de la tektonik…

Laisser un commentaire

*