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J’ai mille ans

J’ai parfois l’impression d’avoir déjà trop vécu. Je ne me fais pourtant pas d’illusions, je sais que je n’ai que 31 ans. Je vois le regard que je pose sur la naïveté des jeunes de vingt ans. Cela me suffit à imaginer celui que mes aînés peuvent me jeter.

Un jour, il y a longtemps, j’assistais à l’une de mes premières “vraies” soirées. J’avais seize ans et je me retrouvais en compagnie de deux amis de lycée dans un squat d’artistes à Paris. Ma mémoire a effacé l’adresse mais je me souviens de la magie de l’endroit, de la décrépitude enivrante du bâtiment. Pour moi qui baignait alors dans la poésie de Rimbaud et dans les Chants de Maldoror, c’était un paradis : enfin je mettais les pieds dans la marge!

Nous étions là pour discuter de notre participation à une petite revue littéraire de cinquième zone. Mes vers intéressaient moins le responsable de ce projet que mes fesses. De fait, il su me flatter et c’est à lui que revint un jour la bonheur de me sauter dépuceler. J’ai gardé de cette expérience une profonde méfiance pour les compliments.

Dans ce décor de Berlin d’après-guerre évoluaient des personnages étranges et fascinants. Nous montions et descendions des escaliers, traversions des salles tantôt vides, tantôt remplies d’objets dont on n’aurait pu dire s’ils sortaient d’une décharge ou s’ils étaient le fruit d’un travail artistique. C’est dans l’une de ces salles qu’une fille m’attrapa le bras. Tatouée, percée de partout et coiffure iroquois, elle me força à m’arrêter et planta son regard dans le mien. Nous avons du rester une bonne minute ainsi, moi pas très à l’aise et elle scrutant mes pupilles. “Je n’ai jamais vu d’âme aussi vieille”, me dit-elle avant de me lâcher le bras et de disparaître. On me dit de ne pas la prendre au sérieux et c’est bien ce que je fis. Et cependant, cette anecdote, ma mémoire-passoire ne l’a jamais effacée.

Pour tout dire elle me revient encore souvent à l’esprit quand je me sens lourd des siècles que mon corps n’a pas traversé. Je ne dis pas que je crois aux réincarnations, aux vies antérieures ou à tout autre forme de métempsycose. Je ne parle ici que de la sensation d’en avoir trop vu, trop entendu, trop vécu. Je me rends compte en discutant avec les gens que j’ai souvent poussé certaines expériences plus loin qu’eux. Je sais aussi que je suis resté bien en deça de ce que certains ont déjà fait ou sont capables de faire. Alors j’oscille. Entre l’impression d’en avoir eu plus que ma dose et celle de n’en avoir pas eu assez.

En ce moment, j’ai mille ans, l’âme et le corps fatigués, “claqué comme une pute” comme dirait Sébastien, moralement s’entend. Plus trop envie de me battre, pas envie de débattre, même plus la force de m’énerver, c’est pour dire…

En y repensant de manière un peu plus prosaïque, je crois que j’ai juste besoin de prendre des vacances…

4 Responses to J’ai mille ans
  1. Roald
    Avril 26, 2009 | 09:32

    En 1999, Me Jacques Vergès avait publié un livre de souvenirs qu’il avait intitulé “J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans \". Il semblerait que vous ayez tous les deux raisons et que ce soit possible (sur le plan intellectuel et de l’expérience). J’ai un peu la même impression, de façon désabusée de par mes mauvaises expériences du relationnel humain après avoir lu Le Petit Prince de St Ex et le psychosociologue Jacques Salomé (très facile à lire, qui ne suggère que des pistes de vie, pas de dirigisme psy de M****)

  2. TacTac
    Avril 26, 2009 | 21:09

    Alors je comprends mieux ce que tu m’as dit l’autre jour et le prends pour une super compliment de ta part. ;o)

  3. Polyphème
    Avril 27, 2009 | 08:28

    Comme ça me parle ! Lorsque j’avais une dizaine d’années, j’étais déjà un nain de 40 ans…

  4. chondre
    Mai 4, 2009 | 17:05

    Ce titre est très Chanel.
    Encore quelques jours d’attente pour les vacances…

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