
Je ne te connaitrai jamais et tu ne liras jamais ces mots. Ce n’est pas très grave, je n’avais pas grand chose à te raconter mais quand même, j’aurais bien aimé découvrir ton œuvre avant que tu ne décides de te pendre. C’était il y a dix ans, le 20 février 1999, tu avais 28 ans. Derrière toi, tu as laissée cinq pièces, autant de pavés dans la mare, autant de monuments. Tu es considérée aujourd’hui comme un auteur majeur du théâtre, toi que la critique accueillait au lance-flammes mais ça tu n’en sais rien, tu te balances au bout de tes lacets accrochés au plafond des toilettes d’un hôpital. J’imagine des néons crépitants, du vieux carrelage au mur, des miroirs piqués, une lumière bleue, l’une des toilettes bouchée, un robinet ouvert qu’on aura oublié de fermer, de l’eau qui tombe en cascade, des cris d’agonisants qui viennent d’au-dessus, le grincement des cafards en dessous.
Je pourrais dire plein de choses sur toi, comment tes mots m’ont découpé les paupières au scalpel, comment je me suis noyé dans les mares noires de tes pièces, comment j’ai été hypnotisé par la violence hallucinante et jamais gratuite de tes personnages et de tes mondes, comment ta poésie m’a bouleversé physiquement au point de me retourner l’estomac. Ton théâtre est total, intransigeant, conceptualisé mais toujours, toujours, extrêmement humain, très viscéral, c’est un théâtre qui touche au vrai, l’art du factice qui approche au plus près la vérité de nos conditions humaines. Alors oui, c’est forcément dur, sombre, fou, ça dérange toujours quand quelqu’un étale ses tripes au soleil, ça ne sent pas très bon, mais c’est ainsi, c’est le lot de nos vies emprisonnées dans les chairs organiques incompatibles avec nos sublimes aspirations, c’est l’étroitesse de nos prisons mentales, l’inconséquence et la dangerosité des troupeaux stupides qui piétinent en aveugle les rêves individuels les plus beaux, les plus simples et les plus purs. C’est extrêmement brillant ce que tu as écrit mais pour peu que l’on se donne un peu la peine de rentrer dans ton univers, je mets au défi quiconque d’en sortir indemne.
4.48 Psychose