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La Zone Morte

J’étais là, près d’elle, au dernier souffle de sa vie. Je lui tenais la main.
L’infirmière venait de passer pour augmenter, une dernière fois, la dose de morphine.
J’étais là, assis, mon visage à quarante centimètres du sien.
J’ai aspiré son dernier soupir et la dernière lueur de son regard fut pour moi.
J’étais là, effrayé, anéanti et en même temps curieux de voir, pour la première fois, la mort à l’oeuvre.
Une partie de moi, détachée, froide, immobile, silencieuse, scrute consciencieusement le monde. Observe et ne fait que ça. Note, enregistre, traite les informations, analyse tout, moi y compris, je suis son premier sujet d’étude. C’est une zone morte, inactive, un oeil au regard aussi froid que celui d’une caméra. Pas d’affect, pas de jugement, rien que de l’enregistrement pur avec quand même un peu de conscience quand elle comprend qu’elle tient un scoop. J’ai vu la mort. J’en ai pleuré, la zone morte s’en est gavée.
Elle est toujours là quand je déconne et pars en vrille et quand je fais tout de travers, elle le voit, elle l’inscrit, elle s’extasie, elle voit les conséquences mais ne fait rien pour m’entraver. Elle est permissive car seule la transgression l’intéresse. Si sur un coup de tête, je prenais le volant avec en tête l’idée de rouler le plus vite possible au risque de me tuer ou de tuer des gens, Elle s’assiérait sur le siège passager et noterait tout en sténo : la vitesse, l’accélération, mon rythme cardiaque, les lumières défilantes, mon excitation, ma perte de jugement, mon délire, elle s’en repaîtrait avidement comme si elle ne faisait pas partie de moi, comme si elle était au dessus de ça. Et si elle le pouvait, elle ferait surgir un arbre devant la voiture pour provoquer l’accident. Juste par curiosité, pour voir comment ça fait.
Elle n’aime pas me voir marcher sur des sentiers battus. Ceux-là ne nous apprennent rien. N’apportent rien de nouveau. Ne nous confrontent à rien d’extérieur aussi bien que d’intérieur. Les sentiers battus endorment, anesthésient, emprisonnent, annihilent la conscience. Tel est le prêche de la zone morte qui se plaît parfois à souligner qu’il n’y a qu’au bord du gouffre que je me sens vivant.

3 Responses to La Zone Morte
  1. Leto
    April 5, 2009 | 00:59

    Le scalpel du chirurgien mental est implacable froid, méthodique, méticuleux.
    Non pas une zone morte. Juste ataraxique. Cela a du bon parfois ^^

  2. Valérie de haute Savoie
    April 5, 2009 | 07:20

    C’est exactement cela, mais je ne l’avais jamais identifié comme étant la zone morte. Cet autre moi parallèle, dépourvu d’affect.

  3. Méchant Chimiste
    April 7, 2009 | 10:43

    Celui qui se distancie en toute circonstances, et contemple celui qui pleure sur les morts, sur lui même… C’est tout à fait ça. Merci.

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