Je n’écris pas. Je ne pense pas ou très peu. Je suis socialement mort. La maladie m’a repoussé dans une bulle d’immobilité où il ne se passe absolument rien et dont je ne sors pas alors même que je suis convalescent. Le temps s’étire indéfiniment et tisse une toile de procrastination dans laquelle je me suis pris et je n’essaie pas de m’en extraire, plus par paresse que par confort. Comprenez que je vous parle là de ce qui se passe à l’intérieur de moi. Extérieurement je suis actif, je sors, je vais travailler, je vois des gens, je parle mais tout cela m’épuise au dedans. Mes idées pataugent dans la morve et j’ai une volonté de mollusque. Tout ce qui m’est extérieur me semble particulièrement très lointain. S’il n’y avait pas Chéri qui parvient à rentrer dans ma bulle et à stimuler mon activité cérébrale, je suis sûr que mon encéphalogramme pousserait au suicide le plus enthousiaste des neurologues. Je n’arrive pas à vouloir. Dans le secteur 2316 de ma conscience, une voix me dit qu’il faut attendre, ça ira mieux quand je serai totalement guéri et que je n’aurai plus cette barre au front qui bloque toutes mes pensées. J’ai déposé une réclamation pour qu’une une procédure accélérée de guérison soit enclenchée. On m’a répondu : “OK nous allons voir ce que nous pouvons faire mais vous savez… nous faisons partie de votre conscience, pas de votre corps et les voies psychosomatiques sont impénétrables… C’est à votre corps qu’il faudrait vous adresser…”
Moi mon corps je n’ai jamais su lui parler normalement. Quand je dois m’adresser à lui c’est que quelque chose ne va pas et alors, forcément je l’insulte. “Bouge-toi feignasse!”, “Non mais qu’est-ce que c’est que ce teint de merde?”, “T’as pas bientôt fini de tousser? à cause de toi je n’entends pas la télé!”, et cætera… De toute façon je ne vois pas à quoi ça m’avancerait de lui parler gentiment, il n’en fait systématiquement qu’à sa tête alors… Je crois qu’au fond cela l’amuse de me rappeler son existence car c’est uniquement quand il entrave ma pensée que je me rappelle que je possède une enveloppe charnelle, périssable et malheureusement non échangeable, non remplaçable, non remboursable. Mon corps est égocentrique, un petit connard de monstre d’égoïsme qui souhaiterait que toute ma vie tourne autour de lui et qui aime à me rappeler que sans lui, je ne serais rien qu’un pauvre esprit errant dans les limbes. Comme en ce moment, où il me tient en otage, paralyse mon cerveau et me maintient dans une bulle d’apathie. Mais ça ne va pas se passer comme ça, moi je vous dis, je vais pas rester là à rien faire! Il faut juste que je me concentre, même si c’est douloureux. Et si j’arrive à faire croire à mon corps que je veux le jeter sous les rails d’un train alors il relâchera peut-être son emprise…