Dans quatre jours, cela fera un an jour pour jour que Jo s’est endormie, morphine à fond dans les veines. Un an que son regard hurlant m’aura déchiré le cerveau et arraché les paupières, pleins feux sur cette chienne d’existence, une perfusion de pure souffrance, de quoi en faire presque une overdose. Mais voilà, je me tiens toujours là, debout. Une année s’est écoulée et seule ma colère demeure impérissable. Son dernier souffle attisa le brasier que mon coeur renfermait et depuis le feu couve dans mes fondations menaçant d’embraser tout l’édifice. Il ne faudra pas grand chose, une petite pression sur le bon détonateur et boum! je lâcherai mes tripes au vent.
Dans quatre jours, funèbre anniversaire. Mais je n’y pense pas, ou si peu. Au début je mettais ça sur le compte de mon overbooking cérébral actuel et puis j’ai accusé mon subconscient de refouler méticuleusement mais maintenant que je suis là, regard braqué dans le rétroviseur, ça ne me fait ni chaud ni froid. Rien. Janvier n’est pas si terrible que ça au final, mon appréhension était a posteriori plutôt ridicule. Il ne me reste plus que la colère, un champ de lave recouvert de glace. J’ai eu 31 ans sans penser à Jo et je ne souffre plus de son absence, elle m’est un fait acquis, irrémédiable. A jamais je demeure le fils de janvier, tel que j’ai toujours été, avec au creux de l’âme une zone immobile, désensibilisée et glaciale d’où je regarde le monde et dissèque son absurdité et refuse ses mensonges. Maman est morte il y a près d’un an et moi lointain cousin de Meursault ça ne me fait plus rien. L’horreur est passée. A l’instant t elle a fourré sa lame acérée dans ma cervelle, elle m’a modifié, lobotomie, c’est irréversible, vous ne serez jamais plus comme avant mon cher Colin.
Il n’y a que les conséquences qui m’importent. La cause, elle, appartient déjà à l’histoire, c’est classé, c’est plié, pas la peine de s’appesantir dessus plus longtemps. J’avoue aussi avoir du mal avec ceux qui souffrent encore, à me tenir en leur présence, à les voir se débattre pour garder la tête hors de l’eau, j’ai du mal à compatir et je me surprends à les affubler secrètement du qualificatif de “faibles”, je les accuse de se mentir à eux-mêmes sur la vérité de la mort de Jo et je n’ai pas l’intention de leur tendre la main. Je préfère de loin regarder ces aveugles se noyer. Surtout ne pas faire comme Jo, ne pas tomber dans le piège, garder ma vérité et avancer, sans remord, sans rancune et tant pis si c’est injuste, c’est une question de survie. Je contemple la misère des miens du haut d’un iceberg qui conserve en son coeur le vrai tombeau de Jo. Nous flotterons ainsi sur une mer de métal en fusion et d’acide, jusqu’au jour du grand incendie.
Si comme tu le dis c’est une question de survie, c’est bien que tu souffres encore. Et ça me semble bien normal. Pour être passé par là au même âge que toi, je crois que la fermeture “artificielle” des yeux ne saurait qu’amplifier l’effet boomerang inévitable.
Les conseilleurs en sont pas les payeurs, je sais. Mais je ne pouvais pas ne pas réagir à tes mots. De toutes façons tu feras bien ce que tu voudras des miens.
Pas si facile de discuter de ce sujet. Parfois, lorsque je lis ou rencontre des amis qui ont eu la triste expérience de perdre trop tôt un parent, je culpabilise en pensant à mon attitude vis-à-vis de mon père, que je considère comme mort même si bien vivant. Pour finalement me rendre compte que mon choix est le meilleur des choix.