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Les marais intérieurs

Vraiment je ne sais pas ce qui me prend de vous avoir fait venir par ici. Les marais en général j’évite d’y mettre les pieds. C’est un peu glauque et franchement ennuyeux. Ça grouille de souvenirs qui pataugent dans l’eau et moi les souvenirs ça ne m’intéresse pas beaucoup. Faites quand même attention où vous marchez, certains sont encore assez vivaces pour vous agripper les chevilles et vous entraîner au fond de l’eau. C’est intéressant d’ailleurs de constater que tous les souvenirs ne se décomposent pas à la même vitesse. Certains restent là à flotter intacts pendant des années et des années alors que d’autres à peine les ai-je balancés à la flotte qu’ils se désagrègent à une vitesse record. Mes cadavres notamment mettent un temps fou à se dissoudre en dépit des litres d’acides que je déverse ici. En vrai ce sont des photos, des écrits, des traces que les Colin d’hier ont laissé derrière eux comme preuve de leurs existences. A l’intérieur, ce sont des souvenirs décharnés qui ouvrent des yeux vides sur le ciel et qui agitent vainement leurs membres transparents dans l’eau sombre d’oubli. L’une des raisons pour lesquels je n’aime pas venir ici, c’est qu’il m’indispose de devoir les croiser car ils me sont étrangers. Ce que j’étais hier, il y a deux ans ou il y a vingt ans, ce n’est plus moi et ça ne m’amuse pas de me pencher vers le passé pour voir le chemin parcouru, pour mesurer l’évolution. Lors de mon récent déménagement, j’ai jeté quatre cahiers de poèmes que j’avais écrit à quinze ans, tenez, regardez, il en reste quelques pages déchirées qui flottent sur l’eau, là sur votre droite. Vont pas faire long feu, ceux-là… Et pourtant, il ne faut pas s’y méprendre, les souvenirs sont matières premières. Mais j’aime les faire pourrir dans l’eau croupie, j’aime les faire macérer, dégorger, suinter, pour à la fin n’être plus capable de les reconnaître et finir par sortir quelque chose, un mot, un geste, une image, un son, sans vraiment savoir d’où il provient exactement. Mes souvenirs ne m’intéressent que dans la mesure où ils deviennent énergie fossile, combustible pour l’avenir. Le cas échéant, ils peuvent rester là à croupir et à empuantir l’air, qu’ils soient bons ou mauvais, si je ne peux pas à nouveau m’en servir, ils n’ont plus qu’à périr. Enfin… Si vous voulez bien, on va éviter de passer par là… Oui voilà, prenons sur la gauche, c’est mieux… Oui parce que par là en fait, il y a un enfant mort qui construit des cathédrales en Lego, je préfère ne pas trop le déranger. Enfin c’est surtout qu’il le prendrait mal…

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