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Entre l’ombre et la lumière

Les riches casinos ne m’attirent pas. L’atmosphère éclairée par les lustres électriques m’ennuie.
Journal du Voleur – Jean Genêt

Évidemment je ne peux que me féliciter que la condition des homosexuels se soit améliorée dans notre société. Si l’on regarde seulement quarante ans en arrière, on peut mesurer le chemin parcouru et même si rien n’est jamais acquis, même si des combats restent à mener, même si de mauvais esprits doivent toujours être éradiqués changés, il est moins dur d’assumer ses préférence aujourd’hui qu’hier. On ne peut que s’en féliciter, les mentalités progressent, la tolérance se répand. Bien sûr il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras, de se satisfaire de l’hybridité actuelle de notre statut social et de croire, nous aveugles parisiens pressés, que le mariage et l’adoption sont la dernière lutte. Être accepté dans les textes est une chose, nous offre une protection et nous permet des recours mais aucune loi ne peut empêcher un lynchage ou des insultes. La vraie révolution est celle qui se fait dans les têtes et non dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale. Malgré tout il y a du mieux à être pédé aujourd’hui que tapette hier.

Et pourtant, et pourtant je suis nostalgique de périodes que je n’ai pas connues et que, j’en suis fort conscient, j’idéalise et sublime. La faute à mes parents qui ont toujours fait preuve d’une grande admiration pour les marginaux flamboyants, inclinaison qu’ils m’ont transmise. J’ai longtemps fictionnalisé la réalité, aux travers des livres que je lisais ou des films que je dévorais. Je n’étais pas un enfant-bulle mais le cocon familial était si imperméable au monde qu’il était quasiment impossible de s’en évader. J’en suis arrivé à faire des amalgames indécrottables, à voir de la beauté dans la fange, de la lumière dans la nuit la plus noire, du panache dans le dérisoire et du génie dans la folie la plus furieuse. Cela relevait de la fascination d’un jeune padawan pour le côté obscur de la force. Dans cet Olympe des bas-fonds, les homos jouissaient à mes yeux d’une aura fascinante. En marge forcément, explorateurs des ténèbres, clandestins, capables de s’inventer une vie en dehors du système établi, ils sont devenus mes héros anticonformistes, sortis du lot commun, martyrs époustouflants qui côtoient les putes et les artistes, les bagnes et les marins de Brest. Ce n’est pas une vie de rêve mais une vie faite de dangers, de privations, de persécutions et de clandestinité, une existence sur le fil comme un chemin de croix qu’ont accompli ces héros qui à chaque pas ont refusé de se plier aux règles, ivres d’un désir de liberté plus fort que tout, une indépendance d’esprit, une résistance qui, aujourd’hui encore me fait briller les yeux d’admiration.

Aujourd’hui je me dis parfois que nous avons perdu en liberté ce que nous avons gagné en visibilité. L’existence dans la lumière me semble parfois bien fade, et dans l’ombre des backrooms on ne trouve plus aujourd’hui que l’oubli de soi-même. Un sentiment de dilution dans le monde qui me fait regretter parfois de ne pas être hors-la-loi. Sentir le danger, être différent, voir le monde autrement, se faire juger peut-être mais être vivant, infiniment plus vivant que sous les néons de la République.

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