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L’empreinte du faux

“L’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre.”
- Boris Vian

Je m’appelle Colin Ducasse, je suis né le 4 janvier 1978 à Paris. Ma mère est morte vingt-cinq jours après mon trentième anniversaire et depuis cette tragédie ordinaire j’ai beaucoup de mal à retrouver ma légèreté face à l’existence. Je suis ingénieur mais on ne peut pas dire que je m’épanouisse dans mon travail. Il n’empêche, j’assume tous les jours le choix que je fais de rester dans mon entreprise qui m’assure d’un certain confort et d’une bonne dose de temps de cerveau disponible, temps utile que je consacre à ce qui me chante. J’habite à Paris où vivent la plupart de mes amis ainsi que Chéri, mon mari adoré.

Je suis aussi une construction de l’esprit, l’identité virtuelle d’un être bien réel, je suis un pseudonyme, un nom inventé à partir du prénom d’un personnage et du patronyme d’un auteur. Et pourtant, même si je est un autre, je ne suis jamais aussi vrai que dans le faux. Je ne suis pas toujours forcément très raccord avec la personne que vous pouvez croiser dans la rue mais, sans parler de schizophrénie, il est difficile d’être toujours soi, plein et entier, et à tout moment. Les circonstances, l’environnement, l’entourage de l’instant, l’humeur du jour sont autant de facteurs discordants qui peuvent me faire adopter une attitude bien éloignée de ce que je peux avoir dans la tête.

Et c’est paradoxalement, dans le faux, dans le personnage que j’arrive à transmettre une part de ma vérité. Dans la distanciation, j’arrive à me voir et à parler d’une voix que rien ne vient parasiter. C’est pour ça aussi que j’aime autant le théâtre qui est pourtant le lieu du mensonge par excellence. Je me souviens d’une fois, je jouais Prétextat Tach dans une adaptation d’Hygiène de l’Assassin d’Amélie Nothomb. Engoncé sous de multiples couches de mousse d’ameublement qui servaient à me grossir monstrueusement, quasiment incapable de bouger à cause de ce lourd costume et la tête au trois quarts emprisonnée dans un masque de latex, j’étais grimé comme je ne l’avais jamais été. J’interprétais un personnage situé aux antipode de ma propre personnalité. Et pourtant, jamais je ne m’étais senti aussi nu de ma vie, j’avais l’impression d’exposer mes entrailles aux spectateurs, je me montrais aux autres pour la première fois. C’est un sentiment de danger abyssal et grisant, un travestissement total, au sens propre comme au figuré, mais qui, paradoxalement, expose à la lumière brûlante des projecteurs la vérité d’un être.

Ce qui s’applique au jeu de comédien est encore plus vrai en ce qui concerne l’écriture et plus particulièrement ce que j’écris dans ce blog. Si la vie de Colin Ducasse est un peu trop réelle c’est qu’elle est d’abord recouverte d’un vernis transparent, de la couche de faux nécessaire qui réside dans un pseudonyme que je porte comme un masque. Nulle part, je ne suis plus vrai qu’en cet ilot virtuel que je me suis créé. Pourtant je n’existe pas. Colin Ducasse n’a pas d’existence en dehors des mots, vous ne le croiserez jamais dans la rue, vous ne lui adresserez jamais la parole. Ce masque-là permet la distanciation qui ouvre la trappe sur la réalité soudain plaquée de lumière crue. Ce n’est qu’en devenant un autre que je peux être vrai. L’empreinte de ce faux dessine une vérité plus réelle que tout.

2 Responses to L’empreinte du faux
  1. Mélanie
    September 30, 2008 | 10:20

    Plus je pratique l’écriture, plus je découvre que ce paradoxe n’en est pas un. Ça m’a frappée les fois où j’ai écrit des textes quii intégraient des éléments autobiographiques : je me suis aperçue que ça ne fonctionnait que si je les réarrangeais, s’ils s’entremêlaient à des éléments de fiction. C’est un sujet que je trouve assez troublant mais fascinant.

    Je ne sais pas si tu connais un livre de Christopher Priest qui s’intitule “La fontaine pétrifiante”. Le tout début du livre met en scène ce paradoxe de manière intrigante. Un homme décide de mettre sa vie par écrit mais s’aperçoit qu’il ne pourra dire les choses telles qu’elles sont qu’en déguisant les faits. Il recommence encore et encore, et le résultat devient de plus en plus étrange. J’ai eu l’impression en lisant ce passage que Priest avait réussi à toucher du doigt ce phénomène.

  2. Colin Ducasse
    September 30, 2008 | 10:49

    Merci Mélanie ! Je crois que je vais me jeter sur ce livre !

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