
Separation 6
Erwin Olaf
L’autre dimanche, j’étais là, chez moi, tout seul. C’est tout à fait le genre de situation qui m’est d’ordinaire totalement insupportable mais pour une fois, j’étais bien. La faute à l’automne je crois, l’arrivée des premières froideurs, la lumière qui décline plus tôt, le soleil qui pâlit et, dans mon appartement, le réveil d’anciennes sensations, des souvenirs des dimanches au temps du collège quand je passais le plus grande partie de mon après-midi sur des commentaires composés et que je refermais enfin livres et classeurs, satisfait mais l’esprit fourbu, quand dans les fenêtres de ma chambre je ne voyais déjà plus que mon reflet car la nuit était déjà tombée. Une douce et chaude torpeur m’envahissait alors, j’avais l’esprit cotonneux de ceux qui sortent du sommeil ou qui sont restés toute une journée de week-end sans mettre un pied dehors. C’était l’heure, un peu avant le dîner, où je vérifiais que je n’avais pas oublié un exercice de maths à faire pour le lundi. J’avais fini mais je restais là, confortablement assis dans mon fauteuil de bureau que je faisais tourner de droite à gauche, puis de gauche à droite, régulièrement. Mon regard se perdait dans le vide, mon esprit louvoyait pour ne pas réfléchir à la semaine qui s’apprêtait à recommencer et mes pensées étaient en partance. Il y avait quelque chose de lourd et de chaud dans l’atmosphère de ces soirs-là, une ambiance que je devais retrouver un jour dans Les Poètes de Sept Ans de Rimbaud. En ce temps-là, j’ignorais tout de la réalité des êtres et du monde, je baignais dans un cocon et faisais macérer, tous les dimanches soirs, mes chimères d’adolescent sous la lumière diffuse de ma lampe de bureau. Tout ce qui était extérieur à ma chambre disparaissait dans la nuit, il ne restait plus qu’elle dans tout l’univers et moi dedans je ne bougeais pas – mais je voyageais beaucoup. Je sortais les livres de ma bibliothèque cherchant dans celui-ci une page qui m’avait tant plu, dans celui-là une description qui m’avait frappé ou dans cet autre encore la clef qui m’emmenait ailleurs. Je pouvais rester ainsi longtemps à divaguer dans un silence abrutissant jusqu’à ce que la voix de Jo s’immisce dans mes pensées pour me dire que le dîner était prêt.
Voilà, je n’éprouve aucune nostalgie envers cette époque mais dimanche dernier elle m’est revenue en mémoire alors que je regardais les nuages filer dans le soleil couchant, constatant par là-même que sur ce point je n’avais pas beaucoup changé.