Ces derniers temps, je n’arrête pas de penser à elle, à Jo, à il y a un an et qu’elle était encore vivante. Mon esprit disque rayé boucle et boucle et bute toujours sur les mêmes images, les mêmes souvenirs, les mêmes espoirs, les beaux salopards qui nous auront laissé confiants jusqu’au jour même de sa mort.
Il y a un an, elle vivait encore et la maladie qui s’était manifestée depuis quelques mois ne portait pas encore le nom de nénuphar. Pourtant les graines avaient commencé à disséminer leurs poisons, les tentacules déjà s’étendaient à l’assaut de ses organes et le sort de Jo s’en trouvait déjà scellé. Et nous étions tous plein d’espoir de la voir se rétablir, rongés par l’inquiétude aussi mais celle-ci n’avait pas encore gagné son combat contre l’optimisme. Je me refais tout le film en entier et l’angoisse est décuplée car je connais déjà la fin, car je sais l’horreur qui va se manifester.
Mon comble est d’être un esprit solitaire qui déteste la solitude, qui ne peut la supporter. Rien ne m’est plus néfaste que de laisser mes pensées vagabonder à leur gré. Celles-ci ont le mauvais goût de ne pas contourner ce qui fâche, blesse, brûle et fait tomber en cendre les illusions sous l’oeil implacable de l’objectivité. Mon regard a toujours été monstrueusement impartial et froid et dans la solitude il se braque en un angle incisif, pleins feux sur l’existence et présentation de sa merde au grand jour – j’aimerais ne plus penser à Jo et qu’on vienne au scalpel retiré ces bouts de cervelle où elle s’est retirée.
En boucle, toujours le même refrain – en boucle, encore et encore – en boucle, tout ce qui s’est passé – en boucle, rien que de la chronologie mais que je hais ressasser – en boucle, tout ce qui ne s’est pas passé… C’est à ça surtout que je pense, à ce qui ne s’est pas passé. Mon regard m’interdit les conditionnels, je ne dis pas ce qui aurait du se passer, les regrets sont un poison autant que les espoirs un piège à tuer, mais ce qui n’a pas eu lieu me hante du fait même qu’il n’est pas advenu.
Quand Jo est morte, cela faisait huit mois que j’étais avec Chéri. Au commencement de notre idylle, par respect pour ma mère qui m’aurait tué si je l’avais présentée à quelqu’un alors qu’elle n’était pas au meilleur de sa forme, je ne les ai pas faits se rencontrer malgré la forte probabilité d’une très bonne entente. Ma mère et ses réflexes de diva m’auront empêché de réunir au moins une fois ces deux êtres aimés. Et ce soir, dans la solitude de mon appartement, je me repasse en boucle l’histoire d’un rendez-vous manqué.