Aujourd’hui, à cause d’une fenêtre oubliée ouverte, j’ai du me rendre à Saint-Germain. Je comptais n’y passer qu’en coup de vent mais une fois arrivé sur place, une fois franchies les quatre portes qu’il faut ouvrir pour pénétrer l’appartement, une fois fermée la fenêtre, je me suis retrouvé à ne plus pouvoir sortir de ce lieu où je n’ai jamais été seul depuis la mort de Jo : l’émotion m’empêchait littéralement d’en franchir le seuil en voleur. Il me fallait rester un peu, affronter les souvenirs qui roulent en boule dans la gorge, noter le moindre changement, la moindre preuve supplémentaire de l’absence de Jo, pleurer aussi et ressentir à nouveau cette douleur intérieure que rien jamais n’effacera même si le temps fait qu’on apprend à vivre avec. Un moment j’ai même paniqué en voyant que toutes les photos de Jo avaient disparu de l’appartement – moi qui déteste les photos, qui ne supporte pas de m’attacher à ces bouts de papier glacé, j’étais perdu de ne plus voir celles de ma mère d’ordinaire disposées dans l’appartement. Et puis je les ai vues, placées à l’abri dans une vitrine.

Jo, Milly bébé et moi en 1981
Le choc de voir ces photos après les avoir cherchées fut plus grand encore que de ne pas les trouver. J’ai senti le monde et le temps se figer autour de moi et je suis tombé dans le canapé à ne plus pouvoir en détacher mon regard. Qu’y a-t-il de pire pour quelqu’un qui hait se tourner vers le passé que de se voir assailli par la mémoire? Il ne faut jamais revenir au temps béni des souvenirs. Pas seul en tout cas, pas seul car rien ne peut plus alors empêcher le monde de s’écrouler et les larmes de couler.
Puis j’ai senti les forces me revenir, celles qui permettent de regarder les photos en face, celles qui ont la voix de Jo qui n’aurait pas aimer un tel laisser-aller, un tel abattement face à ce que l’on ne peut pas changer. Jo n’a jamais essayé de nous mentir sur la difficulté de la vie, nous avons grandi en sachant que nous aurions à subir des épreuves. Mon rôle est de vous apprendre à vous battre. Cela n’a jamais été dit ainsi mais c’était plus qu’en filigrane présent dans notre éducation. Je me suis relevé, prêt à partir mais avant cela, j’ai pris le temps, j’ai eu besoin, de faire mon autoportrait de Juillet.

Autoportrait Juillet 2008
Le Petit Garçon – Serge Reggiani
Et puis je suis parti, j’ai claqué la porte derrière moi. J’ai un petit peu marché dans Saint-Germain pour me vider la tête dans le soleil couchant. Je suis allé jusqu’aux escaliers qui descendent vers Le Pecq pour voir la Défense s’embraser. Et puis je suis descendu dans le RER pour reprendre la direction de Paris en laissant mes souvenirs s’endormir dans une petite vitrine de Saint-Germain-en-Laye.

City Burns
J’adore la photo de 1981 (et ce qu’on devine de ta frimousse
)
C’est très touchant. Bon courage.