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A l’intérieur

Je vis souvent avec cette impression que tout est écrit d’avance, que rien n’arrive par hasard et que l’existence se déroule avec la certitude mathématique d’un mètre-ruban dont on se demande à quel moment il va s’arrêter. Je dis cela car je ne suis jamais vraiment surpris de tout ce qui peut m’arriver. Je peux m’indigner contre tel ou tel désagrément qui surgit inopportunément comme un monstre hors du placard, ceci peut me mettre en état de choc, cela peut me faire crier sur tous les toits que cette chienne de vie est vraiment trop injuste, je peux m’étonner avec ravissement d’un bonheur qui viendrait ensoleiller ma vie, sauter de joie à l’annonce inattendue d’une bonne nouvelle mais dès que le vent émotionnel est retombé, tout me parait un non-événement.

Pire, j’ai parfois l’impression de provoquer à demi-inconsciemment ce qui m’arrive, en mal comme en bien. Je sais mon esprit suffisamment retors pour échafauder – parfois à mes propres dépens, des stratégies complexes et souterraines qui jailliront d’un coup de sous la terre, une fois la dernière pièce du puzzle assemblée. Je suis – et ça aussi c’est une certitude – mon meilleur ennemi. C’est quelque chose de froid, tapi à l’intérieur de moi, une créature dépourvue de sentiments, une machine qui analyse, traite et décide de l’option à prendre sans nécessairement en informer ma conscience et surtout sans s’intéresser à mon affect qui doit gérer comme il peut les conséquences.

Je passe mon temps à recommencer, à remettre les pendules à zéro, à comprendre et digérer les erreurs que je commets tout en conservant cet étrange impression que je m’embarque parfois dans des voies sans issue en sachant pertinemment qu’elles ne me mèneront nulle part mais que j’emprunte quand même car il faut en passer par là, il faut aller au front, c’est écrit dans le cahier des charges de mon existence, sous-tendu par l’idée saugrenue que j’ai besoin pour mon avenir d’une dose minimale de souffrance à ingurgiter. Si pour cela, il faut provoquer une catastrophe, je sais que je le ferai. C’est une sensation très proche de la tentation du vide, un appel auquel il est dur de résister et la tête penche, penche, penche…

Certains disent que l’existence mérite d’être vécue. Je ne sais pas s’ils ont tort ou raison. Ce que je sais, c’est qu’une fois qu’on est là, les deux pieds bien scotchés sur l’asphalte, on n’a plus vraiment le choix et il faut bien faire avec et “bien faire avec” ça signifie comprendre ou tout du moins chercher sans relâche à comprendre cet étrange colocataire de mon enveloppe corporelle et qui semble bien mieux que moi savoir où il va, comprendre pourquoi dans certaines situations il m’est déjà arrivé de ne plus me reconnaître, comprendre enfin pourquoi je vis avec une perpétuelle impression de vivre des choses déjà vues car préalablement prévues, impression tenace que le présent n’est que la réalisation d’un plan déjà tracé à l’intérieur.

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