
Je ne suis pas ambitieux, pas envie mais alors pas envie du tout de “faire carrière” comme on dit, de m’enorgueillir d’avoir des “responsabilités” au bureau, ni même d’avoir la reconnaissance de mes pairs. Quand on est ingénieur bac + 5 et que l’on travaille pour la World Company, ne pas viser le poste de son supérieur, ce n’est pas forcément naturel mais je m’en accommode fort bien. Je sais même particulièrement bien me défendre contre les dents longues qu’on entend grincer sur le parquet du couloir, les affamés de sang que la crise cardiaque menace passé quarante ans, les lancés à l’assaut du sommet de la pyramide de Maslow qui me regardent de travers quand je dis que j’ai rarement entendu plus grosse connerie que ce “travailler plus pour gagner plus” dont on nous a tant bassiné les oreilles.
Je gagne confortablement ma vie (dire le contraire serait d’une profonde indécence) dans un travail qui m’ennuie profondément car je maîtrise mes sujets de A à Z. “Bouge!”, me dit-on, “Va voir ailleurs! Un peu de changement te feras du bien! Et tu seras mieux payé!” OK pour le changement, ça c’est bien, c’est distrayant, ça brise la monotonie, je le concède volontiers. Mais ça dure combien de temps la douce euphorie du changement? Combien de temps avant d’être envahi par une vague de stress parce que l’on est en période d’essai, combien de temps avant de se rendre compte que comme partout, il y a des cons, des robots, des sans-vie, des reproducteurs de schémas sociaux complètement stockholmisés, pris en otage par un système qu’ils valident eux-mêmes, combien de temps avant la lassitude, avant l’ennui majuscule à nouveau? Et moi de me dire qu’ailleurs c’est tôt ou tard pareil qu’ici- et donc c’est pire. Payé plus cher pour me faire chier plus fort. (Parenthèse: l’ennui n’est pas forcément relatif à l’absence ou la monotonie du travail à accomplir, c’est un très fort ressenti intérieur, un ennui très rimbaldien qui ronge de l’intérieur et crée dans le coeur des galeries de vide aux relents dépressifs). Et là les bons donneurs de conseils avisés te regardent en penchant la tête sur le côté, l’air un petit peu navré que tu ne veuilles décidément rien faire de ta vie et que t’as vraiment rien compris mon gars.
Je ne rêve pas d’un pavillon peuplé de mioches criards, de chiens, de chats, d’un monospace dans le garage ou d’un écran plasma dernier cri et inutile de me regarder comme ça quand je dis ça, c’est peut-être ton idéal à toi mais moi je t’assure que c’est pas mon trip. Début de conversation avorté avec un collègue qui lui aussi s’est mis à hausser les épaules, l’air de dire “tu y viendras”. Celui-là en était à l’étage 4 de la pyramide, très proche du but, il a divorcé un an après notre échange de sourds et a redégringolé à l’étage 2, j’étais triste pour lui car je l’aimais bien, j’ai bien failli lui dire que c’était prévisible lorsque l’on passe trois semaines par mois en déplacement mais je ne voulais pas l’enfoncer davantage. Je n’ai pas de rêve décrit dans un catalogue lapeyre, castorama ou darty, aucune jouissance à posséder quoi que ce soit, aucune envie de reproduire ce qui se fait à côté. Je ne juge personne et n’écoute aucun des jugements que l’on pourrait faire sur moi.
J’avance à ma manière, bien plus à l’intérieur qu’à coup de signes extérieures de réussite – quelle qu’elle soit. Je sais ce qui est bon pour moi, inutile de venir me le dire et désolé si ça ne cadre pas toujours, si je gâche ma vie à vos yeux, si je n’exploite pas les talents que l’on m’attribue, si je ne marche pas sur la trace des pères. Je veux bien redescendre au tout premier étage, cela m’importe totalement car avant tout, ce que je désire, c’est sortir de la pyramide – quel qu’en soit le prix.
oui, oui oui et oui!
tout a fait d’accord.
tout en sachant qu’en évoluant intérieurement, cela fini par se ressentir a l’extérieur…
après il faut tout de même que tu ai le sentiment de t’épanouir dans ton travail, dans ton quotidien
J’aurais pu écrire cette note… D’ailleurs j’ai déjà écrit sur ce sujet… C’est quand même dingue que face à la pression sociale du “réussir à tout prix”, nous soyons obligé de justifier notre choix comme si nous étions des extra terrestre.
Non, il n’y a pas qu’un choix de vie! Et je suis heureux de constater que je ne suis pas seul à privilégier d’autres choses que ma carrière.
merci pour ce concentré de lucidité et de pessimisme-optimisme, je me sens moins seul / ça te fait une belle jambe, non?
Laurent a.k.a. http://ohlebeaujourblogspot.com
Je pourrais être tout à fait d’accord. Ce qui me gène un peu, c’est que ce manifeste contre la pensée unique est devenu une espèce de mode aussi, et il est souvent de bon ton de juger de haut les jeunes-cadres-dynamiques-en-costumes-à-la-défense, qui pour certains d’entre eux ne demandent rien d’autres que nous : qu’on leur foute la paix et qu’on les laisse vivre tranquille selon leur conception des choses.
La pyramidale hierarchique à ceci d’intéréssant qu’elle est plus large à la base que dans la hauteur. Si faire carrière c’est monter dans cette pyramide, il me semble tout aussi, sinon plus, intéressant de se déplacer de manière horizontale.
@The 6L20 > La question que je me pose est : faut-il vraiment que l’épanouissement personnel passe par le travail?
@Ditom > You said it, Brother!
@Laurent > Ah bah si c’est cool, moi aussi ça me permet de me sentir moins seul
@henrisson > Attention au contresens. C’est à ces gens-là que je demande de ME foutre la paix. Eux ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec leur cheveux. Et contre la pensée unique, je ne trouve pas qu’il y ait tant de voix que ça pour s’élever contre mais c’est discutable.
@Nicolas > Ah oui bonne idée!
merci, je me sens moins seule. (Cela dit, comme je suis dans un système hyperpyramidal, je ne peux pas dire que je gagne confortablement ma vie, puisque je ne suis jamais vraiment rentrée dans le moule : j’ai bossé dur pendant des années essentiellement par peur de me faire virer et à présent je m’applique à calquer mes performances sur mon niveau de rémunération). Et si quelque chagrin et sales mésaventures n’étaient venus me plomber, je serais très fière de ma liberté retrouvée et du haut niveau d’intérêts de la vie que je mène. C’est une vie de rêve aux fins de mois difficiles.