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07 Apr

Next!

Parfois, quand je parle, je ne reconnais plus ma voix.

Elle prend des accents qui me sont étrangers, elle use de mots qui ne sont pas les miens, elle sort pourtant bien de ma bouche cette voix, mais elle énonce des idées qui ne me sont pas propres et pour cause: dans ces moments-là, je parle avec votre voix et je manie la langue d’autrui, la langue que tout le monde parle, que tout le monde connaît, consensuelle, bien-pensante, unanime, celle qui dit “bouh” aux Jeux Olympiques de Pékin, celle qui s’émeut devant le sort de Chantal Sébire, celle qui mouton obéit au troupeau et qui surtout ne doit pas se faire remarquer. C’est fort déplaisant de parler avec la voix des autres, ça parasite mes idées, ça paralyse mes propres pensées, ça me force à m’exprimer, au nom de la sociabilité, sur des sujets sur lesquels je n’ai rien à dire ou sur lesquels je ne suis d’accord avec personne dans mon entourage. C’est énervant putain c’est très énervant car ma voix à moi est certainement plus pleine de sens, de vérité et d’humanité que la vox populi pour la simple et unique raison qu’elle vient de moi et de personne d’autre. Attention, je ne dis pas que j’ai particulièrement raison quand je m’exprime avec ma voix. Je vous parle ici de recul et d’authenticité. Je n’ai d’ailleurs que très peu d’opinions arrêtées, je me sens souvent totalement inapte à prononcer un jugement ou à prendre une position donnée, sachant que la plupart du temps les sujets nous sont présentés de façon fort raccourcis, sans exposition claire de tous leurs tenants et aboutissants. Ma misanthropie rampante a fini par me mettre d’instinct en garde contre le discours de la majorité qu’une partie extrémiste de mon cerveau qualifie de crétinisante.

Après, je ne suis pas la Suisse non plus. Je ne suis pas neutre et mon cerveau est ainsi déformé qu’il aime à déplacer les points de vue pour s’interroger. J’ai remarqué qu’autrui, dans sa considération collective, était remarquablement prompt à la critique mais souvent je me demande si ses invectives ne sont pas dirigées vers les mauvaises cibles. Prenons par exemple le cas de Chantal Sébire qui a fait pleurer la terre entière. Si je comprends tout à fait les motivations qui ont conduit cette femmer à médiatiser sa détresse, je ne peux pas m’empêcher de m’interroger: l’affaire aurait-elle eu un tel retentissement si Madame Sébire n’avait pas été défigurée? Probablement que non et c’est ce qui me dérange fortement dans cette histoire, l’impression d’assister à un remake pour de vrai d’Elephant Man, une poule aux oeufs d’or pour les médias, une bonne occasion de se montrer compatissant pour autrui, un véritable cirque régi par l’émotionnel, une détresse personnelle ensevelie sous un énième débat sur l’euthanasie. Chantal Sébire se suicide, ça tombe à pique, autrui peut à nouveau compatir sur le sort de cette pauvre femme et en quelques jours on ne parle plus de loi sur le suicide assisté, next! L’inconstance et l’inconsistance de la pression populaire est tout à fait admirable.

Aujourd’hui, la voix des autres se cristallise sur la question du boycott des Jeux Olympiques 2008 à Pékin. Comme si le régime chinois était le véritable problème. Je suis tout à fait mal placé pour dire si le boycott pourrait avoir un quelconque effet bénéfique sur le comportement des autorités chinoises vis à vis des droits de l’homme mais, en revanche, que nous ayons du attendre ces JO pour protester aussi ouvertement contre le régime de Pékin, ça m’interpelle. Le vrai problème à mon sens, c’est que le CIO ait accordé l’organisation des jeux à ce pays, que la Chine tient le monde occidental par les couilles et que celui-ci a bien trop peur d’avoir mal. Le vrai problème n’est pas là-bas. Il est ici, chez nous, quand nous donnons crédits à des gouvernements qui entretiennent l’hypocrisie et le cynisme ambiant. On peut s’indigner des famines en Afrique, on peut bien envoyer du riz ou des médicaments pour tenter de sauver les petits enfants mais à l’arrivée, on ne fait que soigner les effets sans se préoccuper des causes qui, elles, se situent chez nous. Pour moi c’est pareil pour la Chine. Que ce soit pour vendre des armes ou décrocher des marchés, les motivations de nos dirigeants sont nauséabondes mais il faut bien avouer que nous les laissons faire et que nos cris d’orfraies n’y changeront rien tant que nous ne porterons pas d’action plus radicale à leur encontre. En attendant, les Jeux Olympiques vont bel et bien se tenir, avec ou sans nous cela ne changera rien en Chine, et vous savez quoi? Une fois passée la cérémonie de clôture: next!

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