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[Il est trois heures du matin, je n’arrive pas à dormir. J’entends le bruit de la mer, des vagues qui s’écrasent contre la falaise en soupirant, en rongeant de leur larmes les pierres insensibles.] J’entends mais je n’écoute pas. Ce n’est pas cette nuit que je me noierai dans le poème de la mer, le vacarme en moi est trop grand, il parasite tout du sifflement du vent dans la cheminée aux craquements du bois dans la maison, tous ces bruits qui m’empêchaient de dormir lorsque j’étais gamin, qui faisaient naître des monstres dans les flaques d’ombre et s’éveiller les cauchemars. Aujourd’hui les sons glissent, ricochent à la surface de ma conscience et puis plongent dans l’oubli.

Quatres heures, je ne dors toujours pas. Je suis venu seul et je n’aurais pas du. Je suis venu seul mais aurais-je pu venir accompagné? Non, mille fois non évidemment, alors tant pis si ça tourne en rond dans ma tête ce soir, tant pis si l’insomnie s’est invitée à mon séjour parmi les fantômes, tant pis si ça fait mal. Il fallait que je vienne. J’ai allumé toutes les lumières dans la maison et tous les souvenirs me sautent à la gorge. Je pourrais tout éteindre et m’enfoncer dans ma mémoire mais je ne suis pas venu ici pour pleurer. Je suis venu pour me battre.

Quatre heures quarante-huit, à l’heure où la frontière s’efface, des éclats de voix s’élèvent dans le salon, plus bruyants que la mer et le vent qui redoublent de puissance pour couvrir les cris de joie des fantômes. On fête Noël, on mange, on boit, on rit. Les cadeaux sont un prétexte pour se réunir et ressasser une nouvelle fois les mêmes histoires. On a posé des bougies partout, le compteur n’arrête pas de sauter en raison de la tempête qui hurle dehors mais c’est plutôt amusant, cela fait une anecdote que l’on pourra se raconter aux Noël suivants. Curieux comme les moments les plus heureux peuvent devenir les plus douloureux… Maintenant c’est dans la cuisine que cela se passe, une partie de belote arrosée de chouchenn. J’ai bien dit belote attention, je n’ai pas dit coinche, ça c’est pour les amateurs, nous on joue à la belote la vraie. Avec l’alcool au bout d’un moment c’est difficile de se concentrer mais avec ma partenaire aucun souci, on gagne à tous les coups. On gagnait à tous les coups. Ne pas sombrer dans la mélancolie, ce serait trop facile! Il faut ouvrir les yeux, voir et revoir ce qui ne sera plus jamais, se repasser une dernière fois le film des moments heureux pour après tourner la page et croire en l’avenir. Nous allons dans ma chambre où l’air est lourd. Je suis malade, très malade, ma partenaire de belote s’est reconvertie en infirmière. Elle ne me quitte pas et garde les yeux sur moi soixante-douze heures durant.

Cinq heures treize, la mer s’étend étale à l’infini, bleue comme le ciel radieux qui s’ouvre et le soleil brûle nos peaux insouciantes. Je sors sur la terrasse où les fantômes déjeunent à l’ombre du grand parasol. Nous irons nous baigner tout à l’heure, nous plongerons dans l’eau un peu fraîche encore et elle dit en riant pas moi elle est encore trop froide pour moi. Elle essaiera quand même et trempera un demi-orteil dans l’eau avant de faire une grimace et de remonter les rochers pour s’étendre au soleil en soulignant que quand même on est mieux là.

Six heures deux, les premiers rayons, la tempête comme un rêve est passée et les fantômes sont partis se coucher. Les rouleaux d’écume continuent toujours de se fracasser mais le vent est tombé. Le soleil déchire le ciel par endroits et myriadaire étincelle sur les flots. Une tasse de café à la main, je sors dans l’air limpide et immobile. Et je la vois qui marche au loin dans la clarté bleuté des petits matins qui ont des parfums de douce éternité. Une seconde plus tard, elle s’est évaporée.

Contribution au Sablier de Printemps, amorce 3
Amorce 3 choisie par Otir

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