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Il n’est pas de plus grand danger pour moi que la solitude.

Alors que je l’espère souvent, alors que je la rêve, quand elle pointe le bout de son nez, la solitude change ma vie en cauchemar. Et ce week-end, elle ne m’a pas lâchée une seconde, colocataire indésirable en mon appartement, elle s’est invitée dans mon salon avec sa sale gueule de travers. Assise dans mon canapé, armée d’un sudoku, elle n’a pas bougé deux jours durant au cours desquels elle a consciencieusement conserver mes clefs de par elle, porte fermée sur l’extérieur, sortie interdite, maintenant allez-y petites pensées, vous pouvez tourner en rond! Dans ces moments-là j’ai parfois l’impression que les murs de mon appartement s’éloignent les uns des autres et que des flaques d’ombre apparaissent même en pleine lumière, prêtes à me happer dans des gouffres sans fond. Je me déconnecte de la réalité pour entrer dans un cauchemar éveillé, rempli de vide et d’idées noires, ou tout prend des proportions gigantesques, où tout devient obstacle absurde et insurmontable.

Ce week-end, ça s’est mieux passé que d’habitude et j’en suis plutôt fier. J’ai slalomé entre les flaques de nuit sans trop y prendre garde et j’ai balancé toute la lumière de mon halogène sur les idées noires qui se manifestaient. Histoire de bien les regarder en face pour une fois. Je n’ai pas toujours réussi et ces deux journées passées en autarcie me laissent encore un goût amer dans la bouche mais dans l’ensemble j’ai plutôt bien résisté. De façon un petit peu ridicule, j’ai toujours gardé mon téléphone à portée de main. Je suis allé jusqu’à le mettre dans un sac plastique pour pouvoir l’emmener avec moi sous la douche. Il a très peu sonné mais je n’ai loupé aucun appel et ceux que j’ai reçus sont ceux que j’attendais. Pour la première fois, la solitude n’avait pas mis mon téléphone sous cadenas. Disons plutôt que je ne l’ai pas laissée faire cette fois-ci et même si j’étais pathétiquement scotché à l’écran du portable dans l’attente de messages de Chéri, il faut noter que le progrès est grand.

Et puis il y a eu ces appels, ceux qui ont bien failli me miner le moral et me renvoyer dans mes délires, ceux de Jeannot, Milly et Mamie. Petits dialogues entre solitudes, chacun seul dans son coin, chacun à affronter ses démons dans le silence, chacun à tenter d’établir un lien avec son interlocuteur pour faire revivre Jo le temps d’une conversation, pour se convaincre qu’on peut bien prendre des nouvelles des autres sans passer par son intermédiaire et qu’on a des choses à se raconter entre nous, pour finalement se taire et se dire qu’il nous en faudra du temps et de la volonté pour que l’on arrive à se parler vraiment. Drame dans le drame de la mort de celle qui était notre trait d’union, le pivot de la famille, le rouage qui faisait que ça marchait, un petit côté concierge qui rapportait aux uns ce que faisaient les autres et tous nous étions au courant de la vie de chacun et nous épargnaient de prendre directement des nouvelles. Le trait d’union s’est évaporé et chacun devient mot flottant détaché du mot composé famille.

Pour l’instant je me refuse à prendre la place de Jo, je ne veux pas de ce poids-là à porter. Je sais bien que je suis celui qui se sort le mieux de cette histoire et à tel point que je me demande depuis combien de temps je m’étais psychologiquement préparé à perdre ma mère. Jeannot se retrouve seul à la maison au milieu des vestiges de trente ans de vie commune avec Jo avec pour seul réconfort la présence de Simba; Milly, trois ans de moins que moi, exilée à l’autre bout de la France avec sa sensibilité à fleur de peau et sa culpabilité de ne pas avoir été suffisamment présente; Mamie à triple tour dans le passé, dans la douleur de la perte de sa fille, dans l’attente de son propre départ. Je ne tomberai pas dans le même piège que Jo et je ne peux surtout pas en faire plus que ce que je fais aujourd’hui. Le sol n’est pas encore suffisamment solide sous mes pas pour que je laisse quelqu’un s’appuyer sur moi. Il me faut déjà apprendre à me tenir debout tout seul et je pends garde à ne pas faire de Chéri une béquille, ce combat est le mien, qu’il ne vienne pas polluer notre belle histoire. Quand je l’aurai gagné et seulement alors, je pourrai pleinement devenir le fils de Jo. D’ici là, j’aurai bien d’autres victoires à remporter dans le silence de mon appartement.

2 CommentsMake A Comment
  • MyAvatars 0.2

    toli Said:  

    Le coeur de ce post est vraiment touchant. “Colocataire indésirable en mon appartement”, très belle image. Quant à ‘autarcie d’isolement sous la couette, je viens de tester le marathon 48h d’affilé. Vive Sigur Ros.

  • MyAvatars 0.2

    Chondre Said:  

    C’est fou comme tu me fais penser à mon mari parfois.

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Posted under: Life, Oh Life!