Quand vous me laissez seul, quand vous m’abandonnez pour poursuivre votre chemin, après les “au revoir” et les embrassades, quand nous repartons chacun de notre côté, mes frontières qui s’étaient étendues jusqu’à vous se rétractent. Je me réfugie en dedans et coupe les connexions avec le monde extérieur. J’avance au milieu des foules compactes sans même noter la présence des autres, armée d’ombres insignifiantes - et je deviens étranger. Je retourne en ma patrie, dans un univers plus vaste que le monde des hommes et je perds la vue, l’ouïe et la parole. Je suis équipé d’un radar qui m’assure d’un pilotage automatique sans faille qui me permet d’éviter les collisions ou les chutes. Mon corps n’est alors plus qu’un vaisseau qui me transporte.
Quand je me retrouve seul ainsi, quand vous ne forcez pas ma conscience à s’ouvrir à vous, au monde, au menu en dix pages du restaurant où nous avons décidé de dîner, à l’intrigue du film que nous sommes allés voir, à la discussion que nous avons eus sur Barack, Hillary ou Nicolas, quand je n’ai plus de raison de mettre le nez dehors, je me recroqueville à l’intérieur et je m’envole. Quand je suis ainsi, ne vous étonnez pas si je ne réagis pas dans le cas où nous nous retrouverions face à face. Mes yeux alors ne me servent plus qu’à définir des trajectoires, mes oreilles sont fermées à triple tour. Il faut me toucher. Le risque est alors de me voir pousser un cri, de me faire sursauter ou même frôler la crise cardiaque, mais il n’y a qu’ainsi que vous pouvez espérer rétablir le contact entre nous. Cela vous fera rire très certainement et je reposerai les pieds sur Terre pour vous.
Quand je suis seul, je vais très loin, je parcours des continents entiers, j’explore des océans sans fond et je découvre des planètes. Je ne sais pas comment dire ça autrement que par métaphores car je pense peu aux soucis de la vie quotidienne ou à mon existence de petit être mortel. Quand je suis seul je vais vraiment ailleurs, je me crée des mondes plus réels et moins triviaux. Ils sont une bulle d’oxygène pour moi, un moyen de ne pas me noyer dans le marasme ambiant, ils ont une importance bien plus grande que la réalité, ils sont aussi beaucoup plus réconfortants - mais moins que vous que j’aime à fréquenter et si je dois me faire violence parfois pour ne pas m’évader complètement, pour être avec vous, c’est que je sais que cela en vaut la peine. C’est que je sais que vous en valez la peine et qu’il est rassurant de savoir que vous pouvez me retenir.
No comments yet.

![Le Ver [The Worm]](http://farm3.static.flickr.com/2265/2248239985_e37f290e68_s.jpg)