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Hier soir je festoyais avec mon amie Grigri Lénergie au dessus de deux pizzas géantes et surcaloriques et tandis que nous devisions sur le sens de l’existence, elle en est venue à parler de son patron qui a la fâcheuse manie de tout le temps lui raconter sa vie dans ses moindres détails. Indécence? Autosatisfaction? Dépression? Nous nous interrogions sur les motivations qui pouvaient bien pousser cet homme à ainsi s’épancher auprès de Grigri. Rapidement nous avons écarté les problèmes d’ego boursoufflé ou de neurasthénie profonde pour conclure que cet individu n’avait personne à qui parler en dehors de son petit cercle familiale et qu’il avait très vraisemblablement une vie sociale nulle comme un grand nombre de ces individus que notre société nomme les “cadres” et dont malheureusement, Grigri et moi faisons partie.

Et d’enchaîner sur ces êtres qui ont enchaînés hautes études, mariage, enfants, postes à responsabilité vampirants, apparemment sans se poser véritablement de question sur la personne qu’ils souhaitaient être vraiment au fond. Des hommes et des femmes censément intelligents qui ont foncé tête baissée dans des voies toutes tracées la plupart du temps par d’autres, œillères bien vissées aux tempes, sans remise en question à part quelque fois à quarante ans mais n’est-ce pas trop tard déjà, prisonniers d’une cage qu’ils se sont bâtis eux-mêmes, non sans l’aide d’un système bien établi de règles et de valeurs. Cette discussion fit quelque écho à mes petites réflexions sur le désir d’enfant, qui chez ces gens est souvent le résultat d’une pression sociale importante, et sur le problème de se retrouver sur un chemin qui n’est pas le sien et d’en avoir conscience.

Ce qui me tue justement c’est que ce type de comportement aveugle et sourd est fortement représenté chez les gens les mieux formés scolairement de notre belle République. Sauf qu’il me semble que l’on ensigne fort peu à développer son sens critique dans les grandes écoles. Combien, je me souviens, de garçons et de filles arrivent en classes préparatoires uniquement parce qu’ils sont bien notés? Qui veulent faire ingénieur par exemple sans avoir la moindre notion de ce que cache ce mot, sans désir particulier pour une école donnée (à part les prestigieuses s’entend) et dont l’unique but est d’en intégrer une quelle qu’elle soit? Des moutons en troupeaux récompensés par du confort social au détriment le plus souvent d’un réel épanouissement personnel. Il n’y a qu’à quand ils quittent le boulot.

Grigri m’a dit avoir pitié de ces gens-là. J’ai pu éprouvé cela un temps aussi, mais ça ne sert à rien d’essayer de leur ouvrir les yeux, ça ne fait que les affoler, les aigrir et même parfois ça les rend agressifs. Et puis je ne peux tout simplement plus éprouver la moindre compassion pour ces individus qui, au-delà du fait qu’ils se tissent une vie de regrets, entretiennent avant tout un système qui cherche à broyer les personnalités.

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