Parfois j’aimerais dire la vie ne m’a pas épargné mais je me retiens car je sais bien que mes malheurs ne constituent qu’un chapelet de drames ordinaires. Il serait présomptieux et indécent de prétendre le contraire. Je reçois ma dose de souffrance réglementaire, celle qui fera de moi un homme mon fils, c’est le lot commun, étapes obligatoires, péages au tribut plus que lourd mais que voulez-vous pour avancer faut raquer…
Parfois je me dis que j’aurais préféré une existence de paria, une enfance de gosse battu, papa qui tue maman à coups de bate de baseball, du tapinage place Dauphine, de la délinquance, de la drogue, des maladies, du sang, avoir la mort, le malheur et la merde pour compagnons de voyage. Ma colère aurait eu alors une base solide d’où se seraient échappé les ramifications de mes revendications les plus vénéneuses. Mes emportements sonneraient moins bourgeois, mes envies de tout foutre en l’air s’en trouveraient diablement justifiées.
Tenir ce genre de propos à vingt ans c’est normal. A trente ans ça devient de l’entêtement qui frôle l’obsession. Surtout quand il est hors de question de vous ranger dans la catégorie des victimes de l’existence. Pourtant plus j’avance et plus mes couteaux s’aiguisent et avec la mort de Jo, je retrouve mon intransigeance passée, ma haine de la compromission et de l’incohérence. Elles reviennent d’autant plus fortes que j’ai beaucoup dormi ces dix dernières années et je me réveille aujourd’hui entravé par des chaînes qui m’irritent au col et aux poignets.
Certes j’ai eu une existence sans heurt majeur, alternance de joies et de tristesses, d’hardiesses et de peurs, le lot commun, un casse-tête pour biographe tant le fil de ma vie se déroule en douceur. Il s’effiloche par moment, puis reprend de la force, fait quelques tout petit noeud mais il suffit de le soumettre à la lucidité pour savoir qu’au fond c’est plus ennuyeux qu’un jour de bruine à Brest. Il n’est pas question de s’abandonner aux lamentations ou à la résignation. Et si j’ai toujours été un bon petit soldat, c’est à l’intérieur qu’il faut regarder. Je suis un gant de velours à la doublure en lames de rasoir.
A 15 ans mon héros s’appelait Rimbaud. Je l’ai rêvé de ses fugues adolescentes à l’exil africain, de la pesanteur de Charleville à l’hôpital de Marseille. J’aimais ses transgressions qu’elles soient morales ou littéraires, j’aimais le suivre hors des chemins battus, j’aimais le savoir méchant et pourtant compatissant. J’ai tout lu, oeuvre et biographie, dans le confort de l’appartement du Pecq, élève modèle, un an d’avance, un ange pour tout le corps professoral. Mais mon regard s’affutait déjà et déjà je savais que le monde ne tournait pas rond. J’ai néanmoins continué à suivre des voies toutes tracées, marquant des pauses à certains carrefours, les yeux posés sur ces chemins de traverses que je n’ai jamais empruntés, continuant de faire ce que l’on attendait de moi, moins par esprit d’obéissance que par peur de me faire remarquer ou d’échouer. Mais mon respectable cursus n’a jamais exactement reflété mes cheminements intérieurs. Une suite de fourvoiements volontaires qui m’ont peu à peu fait perdre lucidité et sens critique pour me noyer dans la fadeur la plus totale.
Mais chassez le naturel il revient au galop. Moi lancé sur une autoroute sans bretelle de sortie, je perçois à nouveau, cachés derrière les arbres des bas-côtés, les chemins parallèles. Et je commence à freiner. Je sens les chaînes qui bloquent ma parole et mes gestes et je commence à tirer dessus avec précaution pour ne pas m’étrangler. Ma propre inconséquence m’exaspère au plus haut point. C’est d’elle dont je vais m’occuper en priorité.
Quand cela sera chose faite, quand je n’aurai plus à me reprocher ce que je reproche à tous, quand je me serai libéré de l’emprise des chaînes, je pourrai retourner le gant dedans dehors et laisser éclater au soleil la doublure de rasoirs. Je ne suis pas une victime de l’existence mais il est absolument hors de question que je fasse partie des moutons-bourreaux qui m’entourent. J’ai retrouvé ma vue, je veux retrouver ma voix et ma main. Ma colère n’a pas de fondement dans les quelques cicatrices que la vie m’a laissée, aussi profondes soient-elles. Ma colère est née d’être là où je ne peux décemment pas être. Comme un soldat qui découvrirait avec horreur et révolte qu’il fait partie d’un corps de criminels contre l’humanité. La dénonciation entraîne la mise à mort et la soumission, la perte d’intégrité.
Officialisation de mon statut d’agent-double.

![Le Ver [The Worm]](http://farm3.static.flickr.com/2265/2248239985_e37f290e68_s.jpg)
Filsdelarepublique Said:
February 14th, 2008 at 1:38 pm
Tu as oublié de dire qu’il s’habillait souvent en femme..lol