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L’oeil des sangsues

“Ouh la la, je suis complètement perdue, je ne sais pas où aller”
— Une Femme dans le métro

Je l’ai entendue avant de la voir et déformation théâtrale je n’ai pas pu m’empêcher de penser “Dieu que c’est faux!”. Avec tort, je n’y ai pas vraiment prêté attention alors que cette simple remarque réflexe constituait déjà un indice flagrant du piège qui m’attendait.

Puis je l’ai vue. Blonde cheveux au carré, plutôt mignonne, dans les trente cinq ans, habillé bourgeoisement grand manteau beige clair, plantée au centre d’un carrefour de couloirs de métro et répétant en boucle à très haute voix “Ouh la la, je suis complètement perdue, je ne sais pas où aller”. Curieuse créature me dis-je et dans un élan de grande bonté j’amorçais un mouvement vers elle pour l’aider. Nos regards se sont alors croisés et je me suis arrêté net.

C’est comme si je m’étais pris en plein visage un bouquet de tentacules visqueuses ultra-gluantes. J’ai reconnu ce regard aussitôt et j’ai opéré un quatre-vingt dix degrés magistral pour reprendre mon chemin. Je pouvais sentir les tentacules me chatouiller le dos mais je tins bon et je me promis de ne plus jamais considérer les gens qui parlent tout seuls dans le métro ou n’importe où d’ailleurs.

Cette femme avait l’oeil des sangsues et le cerveau en éponge. Une race d’individus que je fuis comme la peste pour en avoir fait les frais dans le passé. Ils sont aussi appelés “pots-de-colle” mais je vous assure que sangsue-éponge correspond beaucoup plus à leur réalité. Je les appelais d’ailleurs des sangponges. De l’école primaire à la moitié du lycée, j’étais un vrai attrape-sangponges, un truc terrible lâche-moi mais lâche-moi! C’est tout le temps dont j’ai eu besoin avant de réussir à mettre au point un radar efficace pour les repérer. Cela faisait beaucoup rire mes parents et mes amis. Moi je n’en pouvais plus de ces vampires décérébrés coquilles vides bouffeurs d’espace empoisonneurs d’air psychopathes en devenir.

Le cas le plus célèbre, celui qui me poussa presque à la crise nerveuse, je l’avais surnommé Boomy diminutif de Boomerang plus tu l’envoies loin et fort et plus il revient vite. Je le traitais comme un chien et j’avais raison car il réagissait comme tel et me vouait une confiance totale proche de la dévotion fanatique. C’était un peu comme dans les dessins animés les serviles sous-fifres du grand méchant dégoulinants de flâteries. Vous remarquez que je dis “C‘était” en parlant de Boomy au lieu de dire “Il était”. C’est un détail mais je tenais à préciser qu’il n’y avait dans la formulation aucune approximation de ma part. La seule chose qui me permit de me débarasser de lui malgré toutes mes crasses ce fut son déménagement pour Lyon jour béni parmi les jours révélation que oui parfois il y avait une justice en ce bas-monde.

Quelque part je dois sans doute les remercier mes sangponges du passé. Grâce à eux aujourd’hui, je sais comment éviter les gens de leur espèce et notamment une certaine femme en manteau beige qui parlait toute seule dans le métro.

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