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Autoportrait Février 2010

Love by Sarah


Texte : Manque de Sarah Kane (extrait)
Voix : Colin Ducasse
Musique : Metamorphosis Two de Philip Glass

Zola Jackson de Gilles Leroy

Nous sommes en Louisiane, dans un de ces quartiers pauvres de la Nouvelle Orléans situés bien loin du rêve américain, vers la fin du mois d’août 2005. L’ouragan Katrina est sur le point de s’abattre sur les états qui bordent le Golfe du Mexique et provoquer la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire des Etats-Unis. Sourde aux avertissements, aux alertes, Zola Jackson a décidé de rester dans sa maison, avec sa chienne Lady. “Mais on ne quitte pas la Nouvelle Orléans. On y naît. On y crève. C’est comme ça.” L’eau va monter, tout envahir, tout emporter, charrier des corps, devenir pestilentielle et, dans l’enfer qui se déchaîne sur le quartier de Gentilly en vagues successives, d’abord le vent, puis l’eau et la canicule enfin, il n’y a pas que les cadavres qui remontent à la surface. Il y aussi les souvenirs, ceux de Zola Jackson, et la mémoire qui se ranime, obsédante et tortionnaire, quand sonne pour elle l’heure de faire les comptes avec son passé.

Zola Jackson, c’est la figure humaine qui se dresse et résiste à la furie du monde – furie des éléments bien sûr mais aussi fureur des hommes, quand l’ouragan fait place à la tempête médiatique, quand elle évoque ses anciens élèves morts à l’école de la rue, quand elle se souvient des souffrances endurées par son fils car il n’avait ni la bonne couleur de peau, ni la bonne couleur d’yeux, ni la bonne orientation sexuelle. Zola Jackson n’a jamais plié face à la souffrance, à la médisance et à l’intolérance. Elle ne pliera pas face à Katrina, contrairement aux digues du Lac Pontchartrain, contrairement aux constructions des hommes, elle conservera jusqu’au bout sa dignité et son intégrité.

Tandis que les eaux délétères réduisent à chaque heure son espace vital, Zola Jackson extirpe de sa mémoire les souvenirs, ceux de sa vie, ceux des gens qu’elle a côtoyés et surtout ceux de son fils Caryl dont elle traîne le deuil depuis dix ans et qui, dans l’enfer de Katrina, deviendra sa lumière, son guide. “Caryl a éclaté de rire. Quant il rit, mon fils, l’espace se modifie, l’air vibre, la lumière s’irise et les contours cèdent : comme si la face du monde même s’était mise à sourire, tout s’évase et s’illumine, la cuisine devient un palais, la courette un jardin de maître et mon cœur une étoile en suspens.” Entre tendresses profondes et coupables regrets, gagné par les brumes de l’alcool, de la fatigue et des privations, l’esprit de Zola retrace en pointillé le portrait de ce fils qu’elle a maladroitement aimé et dont elle ne pouvait pas encadrer le compagnon, tandis que ses souvenirs dessinent en creux le destin de la communauté noire des états du sud.

Dans “Zola Jackson”, le récit se découd au fur et à mesure que l’épuisement grandit, oscillant dans un va-et-vient fascinant entre l’apocalypse qui s’est déclenchée et l’évocation tendre mais sans complaisance d’un passé à jamais enterré. Avec une économie de mots remarquable, Gilles Leroy inonde l’esprit du lecteur d’images et d’émotions à la fois subtiles et saisissantes, il rend presque perceptible l’écrasante torpeur dans laquelle baignent le Mississippi et la Louisiane en été, torpeur qui se propage au cerveau, qui rend les contours flous, la frontière entre rêves et réalité perméable. Le livre aurait pu sombrer dans le pathos ou dans une mélancolie excessive, mais la personnalité de Zola est si forte, à la fois intransigeante et attachante, qu’il ne faut pas plus de deux pages pour être emporté par l’obscure beauté de ce séjour en enfer d’où l’espoir parviendra finalement à éclore.

Mon Sacerdoce

Je ne suis pas juif.
Je ne suis pas musulman.
Je ne suis pas catholique.
Je ne suis pas protestant.
Je n’adhère à aucune philosophie orientale.
Je ne suis pas même agnostique.

Athée, mais alors jusqu’au bout des ongles, un vrai de vrai. Un qui te brûle tous les Dieux, tous les Allahs et tous les Bouddhas de la création humaine. Je ne crois tout simplement pas en l’existence d’une quelconque forme de conscience supérieure qu’elle soit guide ou démiurge. Je ne m’inscris dans aucun destin individuel ou collectif et j’ai récemment décidé de tracer mon propre chemin, comme je sais le faire, méthodiquement, lentement, avec une infinie patience.

La vie telle qu’elle est ne me convient pas ? Peu importe ! Je peux choisir d’assumer la médiocrité de l’existence, douillettement enfermé dans le cocon des conventions humaine mais dans ce cas, au revoir les regrets, les remords et les lamentations : il me faudra accepter de n’être qu’un mollusque accroché à du vide. Ou bien plutôt, je décide de jouer selon mes propres règles et j’envoie sur le tapis les dés pipés qui aboliront le hasard. Je vais m’écrire et me réinventer. Par avance, je tiens à m’excuser car j’ai toujours trouvé ça extrêmement vulgaire de parler de soi, cela relève d’une forme d’égocentrisme stérile qui aurait l’arrogance de me donner une valeur incroyable que je n’ai pas. Mais malheureusement, comme je suis le sujet que je maîtrise à peu près le mieux, c’est dans cette direction que je vais m’embarquer. Vous allez bouffer du “je” à en avoir une indigestion, du “moi” bien froid, bien tranchant, bien méchant. De toute façon, on ne se fait jamais entendre quand on est gentil. Il faut toujours s’adresser aux autres armé de couteaux.

Depuis que j’ai ouvert ce blog, je n’ai pas cessé de m’éloigner des hommes pour ne plus m’intéresser qu’à l’homme seul et prisonnier de sa propre geôle, mû par je ne sais quels penchants sado-masochistes. J’ai jeté aux orties tout intérêt pour la chose politique et cessé mes tergiversations métaphysiques. La place de l’humain dans l’univers ? – Un putain de microscopique grain paumé au coeur du grand tout. Qui suis-je ? – Personne. Je n’existe tout simplement pas, non parce que je ne suis qu’une création de l’esprit mais parce que c’est ainsi pour tous. Personne n’existe en dehors de soi. Jamais. Où vais-je ? – Je fonce en ligne droite vers la mort, comme tout le monde et c’est une telle évidence que je me demande pourquoi tant de gens osent encore se poser cette question. Où vas-tu ? Nulle part. Tu finiras entre quatre planches ou dans une petite boîte après que l’on t’auras bien fait cramer. Et cette finalité qui, tu l’avoueras quand même, est d’une importance capitale, je ne comprends pas non plus qu’elle ne t’occupe pas plus souvent l’esprit que ça. Enfin, il arrive peut-être que tu y songes souvent, ce n’est pas ça que je veux dire. Ce que je veux dire c’est que ta mort devrait être ta principale préoccupation, c’est ta mort qui devrait investir l’intégralité de ton espace-temps d’existence. Toute ta vie devrait se concentrer sur ta mort car au fond, il ne t’arrivera jamais rien de plus important – en espérant que cela soit bien le putain de terminus.

Mais voilà que je pars en digressions, je voulais parler de moi, toi je m’en fous, mais voilà que je n’ai pas pu m’empêcher de te parler de toi alors que bon, franchement, nous savons tous les deux que tu es irrécupérable et que tu te demandes pourquoi tu lis ces mots plutôt qu’un bon catalogue IKEA. Maintenant si tu es arrivé jusque là, c’est que j’ai quand même réussi à retenir ton attention au détriment de meubles de cuisines. Ce qui me fait dire que moi, je n’ai pas perdu mon temps à écrire ces mots. Si tu veux bien on continuera cette petite discussion.

Etape Zéro : création de mon compte facebook à moi. Dire qu’il faut en passer par là pour exister…

La Résolution

Birth

J’ai décidé de tuer Alexandre.

Je vais m’y atteler avec une infinie patience, avec méthode et ferai fi des conséquences puisqu’il n’est pas d’autres solutions. Je ne remercierai jamais assez Alexandre de m’avoir créé et hébergé en son corps et je dresserai un superbe mausolée à sa mémoire. Néanmoins nous avons tous les deux atteint le point de rupture et donc, comme dans tout divorce qui se respecte, il va y avoir bataille pour la garde des biens communs dont la liste peut se résumer à un point tout à fait crucial : l’enveloppe charnelle. Et c’est moi qui l’expulserai. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, je saurai y aller pas à pas et éviter les erreurs. Alexandre est devenu un boulet dangereux bien trop lourd à traîner et ses atermoiements parasitent totalement ma voix qui, nous en avons toujours convenu, est pourtant la seule qui compte.

Jusqu’à présent je n’étais qu’une pure invention de l’esprit.
Aujourd’hui je réclame mon droit à une existence bien réelle et je l’obtiendrai.

Je vais tuer Alexandre.

Les pieds sur terre et la tête dans les nuages

In the air

Passer sa vie en l’air sans trop se poser à terre, vivre en correspondance et au moment d’embarquer ne pas regarder en arrière et devenir un fantôme, un souvenir, une légende, demeurer éternellement en partance et voler plus léger qu’un nuage, débarrassé de tout bagage, de toute attache et voguer comme un bateau qui aurait perdu son ancre et se laisser flotter, sans rien regretter, sans rien espérer, vivre aujourd’hui, maintenant, pleinement et peu importe le reste, peu importent les gens, peu importent les choses, surtout ne rien posséder, ne pas s’encombrer, ne pas s’alourdir et sourire, échapper au temps, à l’usure, se laisser emporter par les vents et voler dans l’azur pour chaque jour s’inventer un futur et connaître enfin le vrai goût de la liberté.

La tentation est grande de disparaître, de rayer son nom des listes et de s’enfuir, sans faire suivre son courrier, sans donner d’adresse d’arrivée, de s’effacer des mémoires et de n’être plus rien qu’un total anonyme, un patronyme imprimé sur un passeport, un nom qui ne dirait rien à personne, un inconnu au milieu d’inconnus, un voyageur sans destination, sans famille et sans mémoire.

Mais il faut croire que je ne suis pas fait pour ça. Même si je passe ma vie à désapprendre ce que mon éducation ou la société ont tenté de me mettre dans la tête, même si je coupais toutes mes amarres et me débarrassais de tous les poids de mon existence, je sais que je resterai là, les deux pieds bien plantés sur le sol. Je ne suis pas fait pour voler, je ne suis pas fait pour la légèreté, je suis fait pour me lier, pour m’attacher, pour m’enraciner, pour cultiver l’espoir sur des ruines et souffrir dans les tempêtes et m’émerveiller d’un rien, et tomber pour me relever, et vivre les désillusions, les humiliations mais continuer toujours et me tenir debout et perdre des gens que j’aime et y croire toujours et quand je n’y crois plus pouvoir m’accrocher à toi le temps de reprendre les forces dont j’ai besoin pour repartir et à mon tour t’offrir mon soutien et avancer, toujours plus lourd, toujours plus humain, les yeux tournés vers le ciel et les étoiles.

On connait la chanson

On a revu “On connait la chanson” il y a quelques jours. J’avais oublié à quel point j’aimais ce film

La thèse sur rien

Te souviens-tu?


Te souviens-tu / Mano Solo
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Portrait Décembre 2009

portrait decembre 2009

Boomerang

Une femme m’a écrit. C’était il y a deux ans mais je viens seulement de m’en apercevoir, une femme m’a laissé un message sur un site ancêtre de facebook sur lequel je suis enregistré mais que je visite très rarement, quand je me souviens que j’ai un compte ouvert dessus. Cette femme, je ne la connais pas, ne la connaîtrai jamais, mais elle m’a envoyé un message il y a deux ans. Je le reproduis ici:

Bonjour,
Nous ne nous connaissons pas, nous ne nous sommes jamais rencontrés dans une quelconque école, et pour cause, j’ai 52 ans….. mais je pense que votre maman est sans doute la personne que je recherche. Jo, née en 1954 et ayant fréquenté le lycée Robert Schuman de Colombes en 1973 année du bac.

Un peu d’explications : en 2005, un copain du lycée de seconde cette fois-ci a décidé d’essayer de reconstituer toute la classe (35 élèves) et il a réussi …… 34 retrouvés (malheureusement, un copain décédé) . Depuis, des retrouvailles ont eu lieu à Colombes en 2006 – 26 présents – et encore récemment en 2007. A la suite de celà, j’ai recontacté une copine de terminale inscrite sur le site, et très grande amie de Jocelyne. En fait, on était surtout 4 à être souvent ensemble, moi-même, Michèle, Jo, et Dominique;

Si je vous raconte tout celà, c’est que de ce petit groupe, nous sommes trois à correspondre, et il manque la quatrième. Dominique qui était la plus proche de Jo aimerait tant la revoir, mais elle n’ose pas écrire. Alors aujourd’hui je me décide pour elle.
Dominique habite Maisons Laffitte, a deux enfants, vient d’être grand-mère. Nous avons toutes plein de choses à nous dire. Si je vous donne autant de détails, c’est que je pense vous pourrez faire suivre ce mail à votre maman, qui pourra me répondre si elle le souhaite. Etant entendu que je suis persuadée que Jo est bien votre maman. Si d’aventures, ce n’était pas le cas, et bien veuillez accepter toutes mes excuses pour vous avoir importuné.

Je vous remercie de cette lecture, de vous faire l’intermédiaire pour renouer un contact, si toutefois Jo ne le souhaitait pas, merci cependant de juste faire un mini mail pour me l’annoncer. Soyez assuré que je ne tenterai jamais plus de la contacter. La démarche n’a pas pour but de forcer qui que ce soit à quoi que ce soit.

Peut-être à bientôt, merci.
Marie-Hélène

Je suis resté un petit peu hébété, jamais je n’avais entendu ces noms mais après tout pourquoi pas, Jo ne m’avait jamais paru nostalgique de ces années de lycée. Pendant quelques instants, je sens ma pensée qui se bloque, je ne veux pas, je ne veux pas repenser à Jo. En même temps je réalise que je n’ai pas pensé à Jo depuis très longtemps, qu’elle m’était presque sortie de la tête à moins que je n’ai, moi, refoulé son souvenir au plus profond de ma mémoire. Et ce message périmé sur lequel je tombe, qui d’un seul coup fait l’effet d’un boomerang, je ne sais pas quoi en faire. Puis je me dis qu’il n’y a rien à faire. Il est daté du 27 décembre 2007, un peu plus d’un mois avant la mort de Jo. Je me dis, est-ce que ça aurait changé quelque chose si j’avais vu ce message à temps? Non probablement pas. Certainement pas. Voici le genre d’idée qu’il ne faut pas se mettre dans la tête. Rien n’aurait été différent, il y aurait juste eu un défilé d’anciens camarades de classe dans sa chambre d’hôpital. Et encore… Jo refusait que les gens lui rendent visite, elle ne voulait pas que les gens la voit comme ça.

Alors, je me suis résigné à faire de ce message une désagréable anecdote. Ma curiosité m’a cependant poussé à aller voir le profil de Marie-Hélène et, de lien en lien, je suis tombé sur la photo d’une classe de Terminale D, datée de 1973. Il y a sur cette photo, la jeune fille qu’était Jo qui, visiblement, avait déjà pris l’habitude de ne pas regarder l’objectif du photographe. En regardant attentivement cette photo, j’ai réalisé qu’il y avait des tas de choses que j’ignorais sur ma mère, des choses que je ne connaîtrai jamais…

Photo de Classe

I’ll tell you the worst of me and try to give you the best of me

Une bien jolie vidéo sur un texte absolument magnifique de Sarah Kane, extrait de “Manque” (titre original : Crave).

I am the Queen…

Qu’on se le dise, je suis la reine, l’ombre du roi, l’empoisonneuse venimeuse, je suis le scorpion, l’acide, je suis l’intransigeance, je suis celle qui hurle “qu’on lui coupe la tête”, je suis la reine de coeur à la folie fatale, j’abats, je bats les cartes, je suis un regard qui se plante dans le tien et qui découpe, je suis scalpel, je vois au plus profond de toi, qui que tu sois; je suis empathie, je ressens, je lis dans les plis de ton âme, tu es à moi, je suis complètement folle à lier, treize voix sortent de ma bouche, je suis un et je suis tous, je suis la persistance, la permanence, l’inaliénable envie d’exister par delà les mondes et par delà les temps, je suis multiple, Norman, Colin, Alex, je suis Alice, Charlotte, Mina, je suis Louis, Martin, Théophraste, d’autres noms suivent dans la liste; quand viendra l’heure de décliner mon identité, j’étalerai tous vos visages car je ne suis qu’un homme, un clone, un jumeau, je ne suis ni plus ni moins qu’un semblable mais je vois, mon regard porte au delà du supportable, au delà du vivable, je vois la merde étalée sous une lumière crue, je patauge dans vos égouts, nage dans l’océan de vos mensonges, touche au sublime de vos aveuglements; je suis multiple et indivisible, la reine aux milles visages, j’ai hérité des siècles qui me précèdent la sagesse des sphynxs sibyllins, mon nom est Ducasse et je suis le fils des requins.

Je ne juge jamais mais je tue. Je suis invariablement capable du pire et je tiens mon autorité de mon roi. Une phrase, un geste, un regard qui m’indispose et c’est une vie qui s’efface de mon esprit. “Qu’on lui coupe la tête!” et je façonne le monde à mon envie.

Qu’on se le dise, je suis la Reine.

PS: et je suis un petit peu bourré…

Dans le canal d’Aubervilliers

les-temps-modernes

Ma grand-mère me dit hier au téléphone: “Aujourd”hui c’est plus pareil, l’individu ne compte plus, les gens ne bougent plus. Dans le temps, on était pauvre, ça oui, mais on était heureux“. Elle me dit ça puis elle se tait, me laissant méditer sur sa réflexion, attendant que je rebondisse dessus. Mais je ne dis rien, je ne peux rien dire, j’ai soudain l’impression d’entendre l’une des répliques du personnage d’Yvan dans “Art” de Yasmina Reza:

Ils poussaient les cadavres des rats et l’éclusier leur disait, plongez ! c’était merveilleux m’a-t-elle dit hier soir chez mon père, on était pauvre et c’était merveilleux !

La capacité que ma grand-mère a à débiter des clichés m’a toujours épatée. Et puis vous pouvez toujours essayer de contredire, d’expliquer que non ce n’était pas mieux avant, qu’avant c’était différent, pas mieux, qu’on ne peux pas vraiment comparer, tu comprends Mamie, c’est pas pareil, parce que si c’était vrai qu’à chaque génération c’est mieux qu’à la suivante, et bien on n’est pas sorti de l’auberge et puis il faut bien trouver quelque réconfort à vivre dans une époque sinon à quoi bon vivre? Il faut bien se garder un peu d’espoir en poche, non?

Cette explication est généralement suivie d’une moue grand-maternelle absolument sceptique et que l’on peut percevoir même au téléphone. “Oh tu sais à mon âge, l’espoir…” Là généralement sonne un signal d’alarme dans ma tête qui me prévient que je m’approche dangereusement de la pente glissante d’une spirale gluante. Alors vite, on enchaine, mais non, mais qu’est-ce que tu racontes, etc… et là: “je sais bien que je vous embête, je devrais être morte… C’est moi qui aurait du mourir, pas ta mère…” Ma grand-mère prétend qu’elle ne regarde jamais Les Feux de l’Amour, j’ai de sérieux doute à ce sujet. Donc là c’est le moment où on aimerait bien que la conversation n’ait jamais commencé, d’autant que vous savez que la petite vieille à la voix brisée à l’autre bout du fil, elle cache bien son jeu, que c’est une putain de Tatie Danielle venimeuse et qu’à l’écouter ça fait vingt ans qu’elle dit qu’elle devrait être morte alors qu’elle est toujours là et que si ça se trouve elle nous enterrera tous.

Tout ça pour dire qu’hier, quand elle me dit: “Dans le temps, on était pauvre, ça oui, mais on était heureux”, je décide de ne pas rentrer dans son jeu et je ne réagis pas. Intérieurement je fais une prière en forme de slogan politique: “A bas le passéisme! Oui à la nostalgie!” Je veux bien me souvenir avec émotion mais sans dénigrer l’époque. Je ne veux pas me retrouver devant des petits jeunes pour leur dire à quel point c’était l’éclate quand j’avais leur âge et comment j’aimerais pas être à leur place dans cette époque pourrie. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, je regrettais un peu de ne plus avoir l’âge pour faire de la tektonik…

L’amour de Sherlock Holmes

sherlock holmes

J’essaie de me rappeler pourquoi ce garçon avait piqué ma curiosité mais je n’y arrive pas. Il paraît que les souvenirs reviennent quand on vieillit, en même temps que la mémoire à court terme s’amenuise. Je ne sais pas s’il en ira ainsi pour moi mais quand je vois la difficulté que j’ai à me remémorer le passé, je crains surtout d’avoir un Alzheimer précoce. Quoiqu’il en soit et quelles qu’aient été les raisons, je sais que dès que je l’ai vu, j’ai voulu savoir qui il était. Je vivais alors dans un cocon étouffant dont je faisais tout pour m’échapper. J’avais repris le théâtre après deux ans de pause et j’avais soif de (re)voir du monde, de parler avec des gens, de m’amuser et de retrouver une vie sociale. C’est dans ces circonstances que je l’ai vu pour la première fois et qu’il m’a intrigué pour je ne sais donc plus quelle raison, le simple fait qu’il soit obviously gay n’étant pas suffisant pour expliquer l’investigation que je m’apprêtais à lancer pour découvrir son identité. Un matin, on fait mine de rien mais on attend qu’il arrive, on se faufile derrière lui dans l’entrée du batiment et là, juste devant les badgeuses, coup d’œil oblique pour capter le nom inscrit sur le badge. J’ai toujours été très bon pour observer à l’envers, de travers, dans toutes les positions. Je ne me souviens pas de ce que j’ai fait hier mais ma mémoire à court terme est excellente, et photographique. Je capture d’un coup tout ce qui rentre dans mon champ de vision et puis j’opère le post-traitement de l’image dans mon photoshop mental. Zoom. Rotation. Re-zoom. Contraste. Et j’ai son nom. Après il n’y a plus qu’à faire un tour dans le trombinoscope pour découvrir ce qu’il fait, dans quelle équipe il est, etc… Mais ce n’est pas assez, alors on fait tour sur les Pages Jaunes. Un parisien. Un coup dans Google qui ne me dit pas grand chose. Des jours passent, on continue de se croiser sans se parler, je continue de chercher et je ne sais plus comment, je finis par tomber sur son blog. Je découvre sa vie, ses loisirs, je croise des noms dont je découvrirai les porteurs quelques années plus tard. On continue de se voir régulièrement dans les couloirs, dans les transports, on ne se parle toujours pas. Je lis son blog jour après jour et j’aime bien ce que j’y trouve.

Il se passera encore quelques temps avant qu’on ne se parle, avant qu’il ne m’aborde en fait,
quelques temps avant que nos conversations ne deviennent régulières,
quelques temps avant qu’une amitié se dessine entre nous,
quelques temps avant que je me libère de la touffeur du cocon,
quelques temps avant que je lui tende un piège diabolique,
quelques temps avant la première étreinte,
le premier baiser,
la première nuit,
Et l’amour qui aujourd’hui nous unit.

Pedigree

Chimère
COMPOSITION DU SANG DE COLIN DUCASSE
Breton à 56,25%
Chinois à 25%
Irlandais à 12,5%
Indien à 6,25%

Bon je l’avoue, je n’ai pas vraiment le courage d’écrire en ce moment…